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Sonjé: Octobre 1967-octobre 2017, ily a 50 ans, l'armée bolivienne assassinait Ché Guevara
 

Il y cinquante ans, le 9 octobre 1967 Ernesto " Che " Guevara le guérilléro « héroïque » mourrait, assassiné par l'armée bolivienne, il avait 49 ans.
D’abord fait prisonnier, la veille, par des soldats boliviens accompagnés d'un cadre de la CIA, il était ensuite était abattu dans le dos par un sous-officier dans le village de La Higuera, dans la région où, onze mois auparavant, le " Che " avait entamé une guérilla.
Cinquante ans après, le révolutionnaire mort au combat reste un mythe, symbole de la résistance à l'impérialisme américain, d'abord en Amérique latine, mais aussi dans les milieux altermondialistes ; une icone suffisamment durable pour que les commerçants du monde capitaliste en aient fait un sujet de poster ou de T-shirt.
Né dans une famille de grands propriétaires argentins ruinés, où l'on cultivait des idées libérales, sa jeunesse fut celle d'un anticonformiste curieux et ne tenant pas en place. Étudiant en médecine, il s'intéressait à la littérature et aux civilisations pré-colombiennes. Au cours de ses voyages, il découvrit l'extrême misère des plus déshérités du continent, les paysans d'origine indienne, mais aussi la violence des affrontements sociaux qui découlait du fait que c'était le plus souvent l'armée qui tranchait les débats politiques, avec le soutien, parfois armé, des dirigeants des États-Unis, qui intervenaient sans vergogne sur un continent considéré comme leur arrière-cour.
En 1953, en Bolivie, quelques mois après la révolution de 1952 le " Che "manifesta sa sensibilité au racisme du nouveau régime vis-à-vis des indiens.
En 1954, au Guatemala, il assista impuissant au renversement du régime du général Arbenz par des troupes aux ordres de la compagnie américaine United Fruit. Le " Che " expliqua plus tard que c'est là qu'il était devenu partisan de la lutte armée.
En 1956, au Mexique, Guevara se lia aux révolutionnaires qui, autour de Fidel Castro, se préparaient à déclencher une guérilla à Cuba contre la dictature de Battista. C'est au cours de trois années de guérilla dans la Sierra Maestra, qui allait déboucher sur le succès de la révolution cubaine, qu'il vit de près le monde paysan et sa sensibilité au thème de la réforme agraire. Mais il continua aussi à se méfier des militants des villes qui, pour lui comme pour Castro, devaient rester une force d'appoint subordonnée aux guérilleros.
En 1965, Guevara reprit la guérilla, au Congo d'abord puis en Bolivie l'année suivante. Pour lui, il fallait " créer un, deux ou trois Viêt-nam ", un " internationalisme " qui était plutôt un inter-nationalisme : faire que dans différentes régions du monde, à l'imitation du combat du peuple vietnamien, se multiplient les foyers de lutte contre l'impérialisme américain.
Dans son « Journal de Bolivie » Guevara y montre aussi que jusqu'au bout, il considéra la classe ouvrière au mieux comme une force d'appoint à la guérilla. Lorsque l'armée bolivienne réprima dans le sang le 24 juin 1967 un mouvement de protestation des mineurs, il écrivit que " le massacre dans les mines éclaircit considérablement le panorama pour nous ". Et dans une adresse à ces mineurs, il estimait qu'" il ne faut pas persévérer en des tactiques fausses, héroïques sans doute, mais stériles ", invitant les mineurs à le rejoindre : " Ici, nous transformerons la déroute en triomphe et la plainte des veuves prolétariennes en un hymne de victoire ".
Le sort tragique de Guevara fut celui de beaucoup d'hommes et de femmes d'Amérique latine. Comme Guevara, même quand ils se réclamaient du socialisme, ils ne comptaient nullement sur la classe ouvrière pour transformer la société. C’était à l'appareil militaire de la guérilla de diriger la révolution, pas aux masses populaires.
Le " Che " était un révolutionnaire désintéressé et tant mieux si de nos jours encore, son combat impose à beaucoup la volonté de lutter contre le capitalisme et l'impérialisme. Mais son combat comportait des limites et ces limites n'étaient rien d'autre que les limites sociales et nationales qu’il avait lui-même tracées. D’ailleurs, faute d’un mouvement de masse, Guevara resta isolé en Bolivie, ce qui causa sa perte.
Aussi, même si pour des millions d’hommes en Amérique latine, le nom du Che a longtemps évoqué, et évoque toujours, le combat d’un homme contre l’oppression, il n’empêche que le « Ché » n’aura jamais cherché à élargir son combat en appelant, et en aidant, les travailleurs du monde entier à se soulever, comme l'avait tenté, par exemple, la révolution russe à ses débuts en 1917.
Seul le prolétariat, concentré près des lieux de pouvoir, tenant une place essentielle dans l’économie capitaliste moderne, peut non seulement renverser la bourgeoisie mais construire un système économique rationnel dépassant les frontières. Son ignorance des idées communistes et des traditions du mouvement ouvrier rendait vaines les tentatives révolutionnaires de Guevara.
Le souvenir du combat de Guevara doit aussi être l’occasion de tirer les leçons de son échec. Aujourd’hui comme alors, le prolétariat mondial est la force sociale susceptible d’offrir à l’humanité les moyens de dépasser les ornières nationales, pour construire à l’échelle du monde une société débarrassée de toute forme d’exploitation et d’oppression.
 

 


Sonjé: Il y a 100 ans, la Révolution russe, les travailleurs créent un État ouvrier

En octobre 1917, il y a un siècle, les travailleurs russes prennent le pouvoir et érigent un État ouvrier révolutionnaire qui durera un peu plus de six ans. Nous reviendrons dans notre numéro de fin octobre sur la révolution d’Octobre et l’insurrection, et entretemps sur des épisodes de cette révolution.

Un État ouvrier, comment est-ce possible ? Beaucoup de travailleurs et en général même beaucoup de gens ne croient pas que ce sont les travailleurs qui ont pris le pouvoir, mais un parti, le parti bolchévik avec des chefs : Lénine et Trotsky. Ces derniers instaurèrent, pensent-ils, une dictature. Et dans la période présente que nous vivons, qui n’est pas une période révolutionnaire, beaucoup de gens ne croient pas ou plus en la révolution ouvrière.

Pourtant si ce n’étaient les travailleurs, les masses qui s’étaient armés et avaient construit leurs propres organes de pouvoir, les soviets (les conseils ouvriers), ni le parti bolchévik ni ses chefs n’auraient pu jouer aucun rôle car ce sont les ouvriers, les opprimés, qui ont choisi le parti bolchévik et ses dirigeants. Léon Trotsky, dans l’introduction à son Histoire de la Révolution russe explique bien le phénomène révolutionnaire.

Lisons ses lignes : « Le trait le plus incontestable de la Révolution, c'est l'intervention directe des masses dans les événements historiques. D'ordinaire, l'État, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l'histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l'arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. Qu'il en soit bien ou mal, aux moralistes d'en juger.

Quant à nous, nous prenons les faits tels qu'ils se présentent, dans leur développement objectif. L'histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d'une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées. Dans une société prise de révolution, les classes sont en lutte. Il est pourtant tout à fait évident que les transformations qui se produisent entre le début et la fin d'une révolution, dans les bases économiques de la société et dans le substratum social des classes, ne suffisent pas du tout à expliquer la marche de la révolution même, laquelle, en un bref laps de temps, jette à bas des institutions séculaires, en crée de nouvelles et les renverse encore. La dynamique des événements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution.

C'est qu'en effet une société ne modifie pas ses institutions au fur et à mesure du besoin, comme un artisan renouvelle son outillage. Au contraire : pratiquement, la société considère les institutions qui la surplombent comme une chose à jamais établie. […] Il faut des circonstances absolument exceptionnelles, indépendantes de la volonté des individus ou des partis, pour libérer les mécontents des gênes de l'esprit conservateur et amener les masses à l'insurrection. » Ces circonstances exceptionnelles sont ce qui caractérise toute révolution.

Dans sa brochure Les leçons d’Octobre Trotsky ajoute d’ailleurs : « Sans l'étude de la grande Révolution française, de la Révolution de 1848 et de la Commune de Paris, nous n'aurions jamais accompli la révolution d'Octobre, même avec l'expérience de 1905 : en effet nous avons fait cette expérience en nous appuyant sur les enseignements des révolutions antérieures et en continuant leur ligne historique. 

29-09-2017
 



Le retour de Lénine et les thèses d’avril

La révolution de Février a abouti à la fin du pouvoir tsariste et à l’installation d’un gouvernement provisoire comprenant des représentants socialistes (mencheviks) et socialistes-révolutionnaires. Les soviets, les conseils ouvriers qui se sont créés durant la révolution, lui accordaient leur soutien, avec l’accord de la direction du Parti bolchevik. Lénine, arrivé le 3 avril (16 avril selon notre calendrier) de son exil de Suisse, va immédiatement combattre cette politique. L’arrivée de Lénine est ainsi décrite par l’historien Soukhanov, alors menchevik : « Devant la gare de Finlande, la foule remplissait toute la place, laissant à peine passer les tramways. Une magnifique bannière portant l’inscription « Comité central du POSDR (Bolcheviks) », brodées en lettres d’or, dominait d’innombrables drapeaux rouges sous lesquels s’étaient rangées des unités militaires avec leur orchestre. (…) Dans la gare c’était également la cohue : délégations, drapeaux, bannières où l’on exigeait des laissez-passer. (…) Sur le quai, les préparatifs étaient encore plus éclatants : militaires alignés prêts à présenter les armes, drapeaux suspendus, arcs de triomphe rouge et or, inscriptions de bienvenue, mots d’ordre révolutionnaires. »
« Vive la révolution socialiste mondiale »
Lénine répond ainsi au discours du délégué du soviet de Petrograd venu l’accueillir : « Chers camarades, soldats, marins et ouvriers ! Je suis heureux de saluer en vous la révolution russe victorieuse, de vous saluer en tant que détachement d’avant-garde de l’armée prolétarienne mondiale… La guerre de rapine impérialiste est le commencement de la guerre civile dans toute l’Europe… L’heure n’est pas loin où, à l’appel de notre camarade Karl Liebknecht, les peuples tourneront les armes contre leurs exploiteurs capitalistes… L’aube de la révolution socialiste mondiale luit… En Allemagne, tout est en ébullition… D’un moment à l’autre, chaque jour, on peut s’attendre à l’écroulement de tout l’impérialisme européen. La révolution russe que vous avez accomplie en a marqué les débuts et a posé les fondements d’une nouvelle époque. Vive la révolution socialiste mondiale ! »
Ce discours annonce déjà le programme que Lénine va proposer dès le lendemain sous le nom de Thèses d’avril. Il y réaffirme qu’il ne faut accorder aucun soutien au gouvernement provisoire et « démontrer le caractère entièrement mensonger de ses promesses, notamment de celles qui concernent la renonciation aux annexions ». Pour lui, il faut démasquer le caractère impérialiste de la politique du gouvernement provisoire, au lieu de propager l’illusion que ce gouvernement de capitalistes pourrait en changer. Il faut « reconnaître que notre parti est en minorité et ne constitue pour le moment qu’une faible minorité dans la plupart des soviets des députés ouvriers, en face du bloc de tous les éléments opportunistes petits-bourgeois, tombés sous l’influence de la bourgeoisie et qui étendent cette influence sur le prolétariat, (...) expliquer aux masses que les soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire.(...) Notre tâche, tant que ce gouvernement se laisse influencer par la bourgeoisie, ne peut être que d’expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement aux masses les erreurs de leur tactique, en partant essentiellement de leurs besoins pratiques. »
Les thèses provoquent une crise au sein de la direction du Parti bolchevik, où Lénine se retrouve isolé. Le journal du parti, la Pravda, écrit : « Pour ce qui est du schéma général du camarade Lénine, il nous paraît inacceptable dans la mesure où il présente comme achevée la révolution démocratique bourgeoise et compte sur une transformation immédiate de cette révolution en révolution socialiste. »
La discussion au sein du Parti bolchevik se poursuit pendant des jours, et c’est finalement l’adhésion des ouvriers, de la base du parti, qui permet à l’orientation définie par Lénine de l’emporter.
« Tout le pouvoir aux soviets ! »
Quelques jours plus tard, dans un discours prononcé devant des soldats, Lénine traduisait de manière concrète ce programme révolutionnaire résumé par le slogan « Tout le pouvoir aux soviets ! »
« Camarades soldats ! La question de l’organisation de l’État est maintenant à l’ordre du jour. Les capitalistes, qui détiennent aujourd’hui le pouvoir, veulent une république parlementaire bourgeoise, c’est-à-dire un régime sans tsar, mais où le pouvoir reste aux mains des capitalistes qui gouvernent le pays au moyen des vieilles institutions : police, corps de fonctionnaires, armée permanente.
Nous voulons une autre république (…). Les ouvriers et les soldats révolutionnaires de Petrograd ont renversé le tsarisme et complètement nettoyé la capitale de toute police (…). La révolution une fois commencée, il faut la consolider et la continuer. Ne laissons pas rétablir la police : tout le pouvoir dans l’État, depuis la base jusqu’au sommet, aussi bien dans le village le plus reculé que dans chaque quartier de Petrograd, doit appartenir aux soviets de députés des ouvriers, soldats, salariés agricoles, paysans, etc.(…)
Seul ce pouvoir, seuls les soviets de députés soldats et paysans peuvent trancher la grande question de la terre autrement que dans l’intérêt des gros propriétaires fonciers, et non bureaucratiquement (…). Les comités paysans doivent la confisquer sans délai (…). Toute la terre doit appartenir à l’ensemble du peuple et ce sont les soviets locaux des députés paysans qui doivent en disposer. Pour que les paysans riches – qui sont eux aussi des capitalistes – ne puissent léser et tromper les salariés agricoles et les paysans pauvres, ceux-ci doivent se concerter, s’unir, se grouper à part, ou bien former leurs propres soviets de députés des salariés agricoles.
Ne laissez pas rétablir la police ; n’abandonnez ni le pouvoir ni l’administration de l’État à des fonctionnaires non élus, non révocables, bourgeoisement rétribués. Unissez-vous, serrez vos rangs, organisez-vous vous-mêmes, sans vous fier à personne, en ne comptant que sur votre intelligence et sur votre expérience, et alors la Russie pourra se mettre en marche d’un pas ferme, régulier et sûr pour libérer notre pays et toute l’humanité aussi bien des horreurs de la guerre que de l’oppression du capital.
Notre gouvernement, qui est un gouvernement de capitalistes, poursuit la guerre dans l’intérêt des capitalistes. (…) Les capitalistes de tous les (…) pays font la guerre pour le partage des bénéfices capitalistes, pour la domination mondiale (…). Il n’est qu’un moyen de sortir de cette guerre effroyable et de conclure une paix qui soit vraiment démocratique (…) : le passage de tout le pouvoir aux soviets des députés ouvriers et soldats. Les ouvriers et les paysans pauvres, qui n’ont aucun intérêt à sauvegarder les bénéfices du capital et à piller les peuples faibles, pourront vraiment réaliser ce que les capitalistes ne font que promettre, à savoir : mettre fin à la guerre par une paix durable qui garantira la liberté à tous les peuples sans exception. »


SONJE : en février 1917 débutait la Révolution Russe
 

Nous sommes le 23 février 1917 à Petrograd, capitale de l’Empire Russe. Il y a juste 100 ans. La première guerre mondiale sévit sur tous les peuples. C’est aussi la « Journée Internationale des Femmes », le 8 mars du calendrier occidental. Des milliers de femmes et d’hommes envahissent les rues de Petrograd. Les femmes sont les plus nombreuses ; elles prennent la tête du cortège.
Tous sont blêmes comme la misère, ils ont faim et froid; la température est de 40; leur pays est en guerre depuis 3 ans.
Ils réclament « DU PAIN », « LA PAIX ». Ils dénoncent ainsi cette guerre qui a fait déjà plus de trois millions de morts et cinq millions de blessés, pour l’empire russe une accumulation de défaites, cette guerre qui appauvrit les villes où les produits de première nécessité manquent, des cartes de rationnement sont instituées et font l’objet de spéculations, où le chômage se développe, où la bourgeoisie s’enrichit dans l’industrie de l’armement. Dans les campagnes aussi la situation est catastrophique; les récoltes sont mauvaises, la famine menace, les transports désorganisés entravent le commerce des paysans avec les villes et surtout les hommes valides sont envoyés au front.
Ces manifestants crient aussi « A BAS L’AUTOCRATIE »; ils s’opposent au pouvoir absolu et sans partage du tsar Nicolas II, commandant en chef des armées, souverain cruel satisfait quand la troupe tire sur les ouvriers. Pour lui la guerre est « démocratique » et lui qui se dit « petit père du peuple » en est le guide. C’est ainsi qu’il prétend ne pas avoir de compte à rendre à la Douma qui est l’assemblée qui réunit les députés de l’empire.
Ce 23 février, l’initiative du mouvement vient des ouvrières de plusieurs usines du textile qui dès le matin se mettent en grève. Elles parviennent à débaucher les ouvriers des usines métallurgiques; d’autres travailleurs des autres secteurs industriels de Petrograd entrent à leur tour en grève et se joignent à eux. La manifestation enfle.
Le mouvement vient de la base; les organisations révolutionnaires n’ont pas fait d’appel à la grève; elles estiment que le moment n’est pas venu; elles ne se sentent pas assez fortes pour diriger le mouvement ce jour-là, le climat est très tendu parmi les ouvrières et les ouvriers et le travail de conscientisation auprès des soldats chargés par le pouvoir de maintenir l’ordre n’est pas assez avancé pour éviter des affrontement meurtriers. Mais surpris et impressionnés devant l’immensité du cortège et la détermination des manifestants, leurs dirigeants prennent la tête du mouvement.
Le lendemain, le 24 février, toutes les usines sont en grève et les manifestations se poursuivent dans toute la capitale. Drapeaux rouges et hymnes révolutionnaires. Mais la police attaque …
Le 25, la grève est générale. Les Bolchéviks qui sont la tendance révolutionnaire du Parti social-démocrate prennent la tête des manifestants. Ils vont vers le centre de la ville où sont concentrés les organes du pouvoir impérial. La police montée intervient. Le régiment des Cosaques, habituellement fidèle au pouvoir s’interpose et protège les travailleurs. Il y aura quand même de nombreux morts parmi les manifestants et des leaders révolutionnaires seront arrêtés par l’Okrana (police politique).
Le 26, c’est l’insurrection. Les ouvriers en grève atteignent le centre de la capitale. Les soldats, chargés du maintien de l’ordre, refusent de tirer sur les manifestants et retournent leurs armes contre la police. Ce sont leurs officiers qui utilisent eux-mêmes les mitrailleuses: 150 morts parmi les travailleurs .Le gouvernement proclame l’état de siège et renvoie la Douma.
Le 27 février, l’arsenal est pris d’assaut. Les manifestants reçoivent des armes et marchent sur le Palais d’Hiver (résidence du tsar et du gouvernement); ils l’occupent sans rencontrer de résistance. Le tsar est absent.
Au Palais de Tauride, siège du parlement, la Douma refuse sa dissolution et des députés créent un « comité provisoire ». Le député socialiste modéré Kerensky accueille les manifestants et proclame l’alliance du peuple et de l’assemblée.
Dans la ville les soviets qui sont les conseils d’ouvriers et de soldats se multiplient. Le Soviet des Délégués Ouvriers et Soldats de Petrograd est formé par des militants mencheviks (minoritaires dans le Parti Social -Démocrate ). Il devient en fait l’état-major de l’insurrection.
Le 02 mars, sous la pression de la Douma, de la famille impériale, des chefs de l’armée, le tsar Nicolas II abdique au bénéfice de son frère le grand-duc Michel qui abdique à son tour.
La République est proclamée le 03 mars 1917.
La fin de l’empire russe est suivie d’une immense explosion de joie. Tout le monde porte le brassard rouge et même le Saint-Synode, instance suprême de l’Eglise orthodoxe, bénit la révolution. L’Okrana est supprimée et ses membres sont envoyés au front.
La Douma met en place un Gouvernement Provisoire. Il a pour tâche la formation d’un régime parlementaire et le rétablissement de l’ordre. Et il devra préparer la convocation d’une assemblée constituante.
Cependant, le Gouvernement Provisoire compte bien poursuivre la guerre et incite les soldats à se battre jusqu’à la victoire.



De son côté le Soviet de Petrograd poursuit ses tâches à portée immédiate par la création de deux commissions: la commission de ravitaillement qui lance un appel à la population pour nourrir les soldats révoltés et la commission militaire qui est chargée de coordonner la défense de la révolution. Enfin un comité exécutif est mis à sa tête qui impulse et coordonne les actions des soviets. Il appelle à la formation de soviets.
Des assemblées populaires se mettent en place dans tout le pays, à tous les échelons de la société. Elles sont des lieux de débats et de décisions sur les grandes questions d’organisation et de survie dans les usines, et à la ville comme à la campagne.
Au Soviet de Petrograd toutes les tendances socialistes sont représentées. Les Révolutionnaires Socialistes et les Menchéviks du Parti Social-démocrate sont majoritaires. Les Bolchéviks eux constituent une minorité très active.



Après l’élimination de l’Empire Russe, de son autocratie, de la domination économique et sociale de sa noblesse, de ses institutions oppressives, deux pouvoirs s’installent à la tête de la Russie. Le gouvernement provisoire au service de la bourgeoisie pour un développement du capitalisme industriel dans le cadre politique d’une démocratie parlementaire et le soviet des députés ouvriers de Petrograd que rejoindront ensuite les délégués des soldats.
En février 1917, le Soviet de Petrograd procède directement de la classe ouvrière dont il assume la détermination, l’intelligence et aussi les hésitations et les contradictions. Les soviets qui se mettent en place à travers le pays sont l’émanation du peuple. Ils sont dans le prolongement de ces manifestations des ouvrières et des ouvriers courageux, solidaires, conscients d’être des acteurs principaux de leur propre histoire. Tout en faisant de la lutte des classes le cœur de leur action, ils sont prêts à inventer, dans le bouillonnement des idées qui suit les journées de février, les conditions d’une société nouvelle.
Nous sommes en avril, c’est le retour d’exil de Lénine et Trotsky ces deux dirigeants, donneront au mouvement bolchevik un nouvel élan. Dans les semaines qui suivront un second gouvernement provisoire sera formé avec Kérinski à la tête du ministère de la guerre. Une nouvelle période de crise va s’ouvrir, elle connaitra son épilogue au mois d’octobre.
……Bientôt la suite du texte jusqu’aux évènements d’Octobre.


 

Sonjé:Mars 1951 : les luttes et la fusillade de la Chassaing. .
 

Tout au long de l’histoire du mouvement social en Martinique, le syndicat des ouvriers agricoles a souvent joué les premiers rôles à travers sa démarche revendicative et sa combativité. L’histoire de ces luttes, pour la défense de ses intérêts matériels, s’est constamment répétée sur de longues périodes de l’histoire du mouvement ouvrier.
 
Pour comprendre l’année 1951 et ces manifestations dans la pleine du Lamentin, où se situe le quartier Chassaing, il faut d’abord analyser le contexte des deux années, 1948 et 1950, qui vont précéder les évènements de la Chassaing à Ducos.
 
En 1948, plusieurs évènements mettront sur le devant de la scène la lutte des ouvriers. Ce sera le cas au Carbet où une répression sanglante frappera des ouvriers agricoles de la distillerie Lajus. Les ouvriers réclament l’application des accords de 1947 pour le salaire des coupeurs de cannes les patrons ne veulent rien entendre. La situation va dégénérer et au cours des affrontements avec les gendarmes les ouvriers laisseront 3 morts (les frères JACQUES et DALIN) et 2 blessés graves et plusieurs blessés légers sur le carreau.
 
C’est également l’année des évènements de Basse-Pointe, où les ouvriers agricoles des habitations : Leyritz, Moulin l’Etang, Emma, se mettent en grève contre l’arbitraire du géreur Guy de Fabrique des propriétés de Despointes
De Fabrique désarmé de son révolver sera tué. Il y aura 24 prévenus,  7 arrestations et 4 ouvriers seront emprisonnés ces évènements connaitront leur épilogue au procès de Bordeaux en août 1951, où les 16 seront acquittés. Ces évènements seront connus plus tard comme  « l’affaire des 16 de Basse-Pointe ».
 
En 1950 c’est l’année d’un troisième évènement de grande ampleur. C’est la grande grève organisée par le Cartel des fonctionnaires en Martinique et en Guyane, qui rapidement, s’étendra également en Guadeloupe. En Martinique, plus de 2000 fonctionnaires feront la grève et de nombreuses manifestations de soutien viendront appuyer le Cartel. Le gouvernement d’ailleurs va vite céder aux revendications concernant la majoration de traitement, le même taux d’allocation familiales qu’en France et l’indemnité de résidence.
 
Le 3 Mars 1951 les ouvriers agricoles de la zone du centre, notamment à l’appel de leur syndicat, refusent les salaires qui leurs sont servis et qui ne respectent pas la nouvelle grille de rémunération fixée par la Commission de Conciliation de l’Agriculture.
Ils seront des milliers à s’engager dans une grève marchante dans la zone du centre (Lamentin, Ducos, Saint Esprit, Rivière Salée) pour faire respecter leur volonté au patronat.
 
Le 7 mars, un groupe qui allait en direction du bourg de Ducos est encerclé par les gendarmes au quartier La Chassaing à Ducos qui les agressent en utilisant des gaz lacrymogènes et leurs armes à feu. 2 ouvriers sont blessés Emile AMANT et Georges RAYMOND et la police procédera à 23 arrestations.
 
Bien que la répression poursuive sa traque devant les tribunaux, dans un procès en correctionnelle, 21 des 23 prévenus écoperont de peine allant de 1 à 8 mois de prison ferme. Cependant, les ouvriers ne baisseront pas les bras, des mouvements de grève se développeront et donneront lieux à d’autres affrontements au François au Robert et au Saint-Esprit notamment.
Et ces manifestations quasi permanentes des ouvriers traduisent bien l’état d’esprit des travailleurs pour la période, tant le coût de la vie, les conditions de travail les conditions d'existence, tout comme le chômage n’a jamais cessé d’empirer.
Alors que la classe ouvrière végète misérablement les usiniers, les gros propriétaires fonciers et des gros négociants n’ont jamais cessé de s’enrichir de la misère des couches sociales qui souffrent.
 
C’est aussi dans ce contexte de l’année 1951, que se déroulent les élections législatives de juin où CESAIRE, BISSOL (communistes) et VERY (socialiste), se font élire sur un programme qui revendique vouloir « Barrer la route à la misère, au colonialisme et à la guerre, et exiger l’application intégrale du régime de la sécurité sociale et des prestations familiales, la parité des salaires et des soldes avec les ouvriers et les fonctionnaires de France…… »
 
Alors oui, 1951 restera une année importante pour le mouvement agricole, puisqu’elle sera marqué par le Congrès de la fédération des syndicats agricoles de Martinique qui va s’engager à lutter pour la signature de la Convention Collective de l’Agriculture, Convention qui verra le jour l’année suivante.
 

 


SONJE : FEVRIER 74 « An nou pran douvan avan yo tchoué nou ».

  Ecoutons cette ouvrière agricole de la banane. Elle était gréviste, membre du comité de grève et elle raconte la terrible journée du 14 février 1974. (Témoignage traduit du créole, recueilli en 1991 par Serge Aribo et publié dans le N° des CAHIERS DU PATRIMOINE intitulé « Révoltes et luttes sociales en Martinique »).
 
     «  Les temps étaient difficiles. Les békés avaient augmenté les tâches dans la banane, mais ils n’avaient pas augmenté les salaires .Nous touchions 28 francs – par jour, nous demandions 35F46. Lorsque la grève a démarré, le patron a embauché des ouvriers extérieurs à l’habitation. Nous étions obligés d’aller débaucher les gens. Lorsque le patron a vu que vraiment c’était la grève, il a fait appel à des gendarmes mobiles qui était debout là, dans chaque pièce de bananes. Nous continuons à débaucher les ouvriers.
   Un jour, nous nous dirigions vers Charpentier. Arrivés là, nous trouvons un grand nombre de gendarmes qui nous attendent. Le camarade ILMANY est là, effectivement avec nous, mais nous n’avons pas vu le jeune camarade du Marigot, MARIE-LOUISE.
  A Charpentier, M. de Meillac nous demande ce que nous faisons là. Nous lui répondons qu’aujourd’hui nous ne travaillons pas, nous voulons nos  35 F 46 .Il se lamente en se demandant ce qu’il va bien pouvoir faire de sa récolte .Nous lui rétorquons que nous ne sommes pas responsable de sa banane ; nous sommes de pauvres gens, s’il ne signe pas d’accord, il n’y aura pas de travail.
  Les gendarmes sont arrivés. Ils ont tenté de nous intercepter sur le pont, mais comme nous étions là en force, nous avons foncé quand même .Nous avons rejoint le hangar central de Fond Brûlé, puis l’allée Coco ; nous avons suivi de nombreuses traces, nous sommes montés par Vallon, nous sommes descendu par Bon repos. Enfin nous sommes arrivés à Vivé.
  C’est à nouveau là que nous sommes tombés nez à nez avec les gendarmes. Sur la route de Chalvet, j’ai compté quatorze cars de légionnaires, tous armés. Nous avons dit aux camarades : « Il faut nous armer de courage et tenir bon ». Nous avons décidé de nous cacher du côté de l’allée Raisin, mais les gendarmes nous ont encerclés. La route qui rejoint Lorrain à Basse-Pointe était complètement barrée par les cars de gendarmes .A ce moment-là nous avons vu un hélicoptère qui lâchait du gaz lacrymogène sur nous .Nous ne pouvions pas respirer .J’ai mis mon mouchoir sur mon visage .Arrivés près des arbres à pain de Chalvet, nous avons vu gisant par terre, le camarade Rastocle, le camarade François, le camarade Robert .Nous étions atterrés, nous ne comprenions pas .Si  les camarades ne s’étaient pas dispersés, je me demande combien d’ouvriers seraient morts ce jour-là . »….
 
  Ce jour-là , à Chalvet ,  les gendarmes ont tué Rénor  ILMANY, un ouvrier agricole originaire du Lorrain et ont blessé grièvement quatre camarades  .  Deux jours plus tard, on trouvera le cadavre tuméfié, marqué, visiblement torturé de Georges MARIE-LOUISE ; il gisait près de l’embouchure de la rivière Capot . Ce jeune homme de 19 ans, lui aussi du Lorrain, participait depuis plusieurs jours à la grève marchante ; les meurtriers de l’un et de l’autre ne furent jamais inquiétés er ce malgré la concordance des témoignages …
  Ce n’est pas la première fois dans cette région du Nord de la Martinique que « les forces de l’ordre » exercent leur violence hautement sophistiquée contre des travailleurs armés de coutelas et de bâtons et surtout de leur détermination à résister .
Mais  c’est  la première grève dans le nouveau secteur de la banane. La banane est la  nouvelle spéculation coloniale. Elle  remplace peu à peu la canne dont les profits depuis les années 60 paraissent insuffisants  aux grands propriétaires d’habitations et d’usines. Les usines sucrières ferment ; en 1974, il n’en reste plus que deux sur les douze que comptait le pays en 1962. De même seulement 2/3 des distilleries sont en activité …
 Dans le même temps le chômage augmente ; les ouvriers agricoles sans emploi quittent les habitations pour s’installer dans les bidonvilles qui entourent Fort-de-France où  ils vivent de djobs. Les prix des denrées indispensables augmentent, le pouvoir d’achat est en chute libre aussi bien à la campagne qu’à la ville. Beaucoup  émigrent vers la France, pilotés par le BUMIDOM qui leur promet assistance et formation et en fait leur offre d’échanger « leur misère  au soleil » contre la grisaille, le racisme, les emplois sans avenir…
Dans les bourgs  de Martinique et en ville, la riposte des travailleurs à cette situation s’est organisée dès le mois d’octobre 1973. La CGTM mène une campagne contre la vie chère. Ses revendications, de plus, s’articulent autour des points suivants :
 - l’égalité de droits avec les travailleurs de France : les mêmes lois régissant le travail, la même protection sociale, le même montant du SMIC, les mêmes échelles de rémunération, les mêmes droits aux congés payés…
- L’amélioration et la sécurisation des conditions de travail – en particulier sur les habitations où les travailleurs sont victimes de produits dangereux autorisés ici, interdits en France .
- L’opposition aux licenciement et pour l’application stricte de la législation française dans ce domaine.
- La lutte contre la discrimination raciale qui sévit en Martinique aussi bien dans l’administration que dans le secteur privé.
- la relance de l’industrie sucrière qui devrait – aux yeux de ses dirigeants, enrayer le chômage et l’émigration.
Dès janvier 1974, les grèves et les manifestations se multiplient : dans le bâtiment où les travailleurs obtiennent 14% d’augmentation de salaire, à la SPDM (électricité) en grève illimitée…. Et même dans les lycées contre l’augmentation des pensions et demi-pensions.
Pendant ce temps la grève des ouvriers agricoles s’étend de Grand Rivière à Rivière Pilote. Des comités provisoires de grève se créent par secteurs géographiques. A la tête du mouvement pas d’organisation syndicale déclarée. Cela est nouveau dans ce qui fut longtemps le terrain de lutte de prédilection de la CGTM. IL est animé par des groupes d’intellectuels révolutionnaires, ayant parfois vécu les événements de 68 en France et inspirés par les mouvements troskystes , maoistes, patriotiques : le GRS ,le GAP, Septembre 70… Ils constituent l’UPSOA (Union patriotique de Soutien avec les Ouvriers Agricoles) . Leur but est de populariser la lutte des travailleurs de la banane et d’en organiser le soutien politique et financier. Sur le plan politique, ils opposent le mot d’ordre d’indépendance à celui d’autonomie du PPM et du PCM.
L’Intersyndicale (CGTM, FO, CFDT) appelle à la grève générale pour le 12 février. Une grande manifestation rassemble à Fort-de-France plus de 5000 personnes – travailleurs, lycéens, fonctionnaires, dockers… Le mouvement s’amplifie et se durcit : coupures d’électricité, débauchages et piquets de grève, affrontements avec la police , ville morte ….
En grève depuis un mois, les ouvriers de la banane se joignent au mouvement, bien que leurs leaders soient reçus avec  réticence  par les organisations syndicales, dont les dirigeants appartiennent aux partis autonomistes.
Le 13 février une commission paritaire se met en place et les négociations commencent sur les augmentations de salaire.
C’est là que survient la journée terrible du 14 février dont notre camarade ouvrière agricole nous a fait le récit.
L’indignation est à son comble dans la population martiniquaise.
 Les plus âgés se souviennent des répressions meurtrières lors des grandes grèves des travailleurs de la canne : la fusillade du François en 1900, celle de Bassignac en 1923, la charge de gendarmes à cheval lors de la Marche de la Faim en 1935, , la fusillade du Carbet en 1948, celle du Lamentin qui fit trois morts et vingt-cinq blessés le 24 mars 1961… et tant d’autres actes de répression à l’encontre de ceux qui  revendiquent le droit à une vie décente .
Et les plus jeunes prennent conscience que les travailleurs sont une force quand ils s’unissent : «Sé les travayé yo mim ké libéré co yo ».
Cette force,  tous les tenants de l’ordre établi – préfet, patrons, partis politiques ... etc - sont bien obligés de la reconnaître. C’est une force avec laquelle il faut négocier, si l’on veut que reviennent le travail et cette « paix sociale » si favorable aux profits.
Le 21 février, un accord entre le patronat et les organisations syndicales est signé . Des revendications importantes sont satisfaites dans différents secteurs. Retenons ici que la journée de travail des ouvriers de la banane  est portée à 35 francs 50 . C’est mieux que 28 francs mais moins bien que 50 francs qui correspond au SMIC de France.
Depuis 1974, les choses ont évolué. Aujourd’hui, d’immenses zones dites « industrielles » et autres centres commerciaux  concentrent  l’essentiel de l’activité économique du pays dans le centre. Les luttes se déploient surtout dans les secteurs tertiaires ; elles n’en sont pas moins âpres, elles sont  organisées, avec des objectifs précis et  une combativité efficace. Par ailleurs les zones exclusivement agricoles se dépeuplent, de nombreuses terres restent en friche ; mais le secteur agricole  témoigne toujours  de la combativité des travailleurs  face à la précarisation, aux bas salaires, à la pollution qui caractérisent les habitations bananières.
Plus récemment, les événements de Février 2009 nous ont rappelé que la lutte des classes forme la trame de la société martiniquaise. Latente par moment, elle ressurgit quand l’injustice est trop flagrante pour nous rappeler que les intérêts des patrons et ceux des travailleurs sont inconciliables, même si temporairement on trouve des solutions négociées. Le semblant de paix sociale ainsi obtenu n’est que provisoire. La dignité et le droit à une vie décente sont toujours à reconquérir.

Le combat des ouvriers agricoles en février 1974 a toute sa place dans la liste des grandes mobilisations du mouvement ouvrier en Martinique.
D’abord parce qu’au bout de ce combat, il y a eu des résultats et qu’ensuite à partir de cette situation vécue par le monde agricole se construira un mouvement de mécontentement encore plus large. Puisque se mettront en lutte les ouvriers des villes, les étudiants, les lycéens, les travailleurs des banques, du bâtiment, de l’électricité, du port de la presse écrite, qui rejoindront la lutte pour réclamer eux aussi l’amélioration de leur condition de vie.
Il faut donc retenir que malgré la violence de la répression policière, malgré les campagnes de désinformation des organes de presse à la solde du patronat, malgré le coup d’arrêt sanglant de la tuerie de Chalvet, la mobilisation ouvrière imposera un recul au patronat béké de l’agriculture. Et qu’aussi, dans d’autres secteurs des revendications importantes seront arrachées.
Alors oui, les patrons et l’administration en frappant aussi lourdement ceux qui se sont battus, livrent du même coup à tous les travailleurs, le message du prix à payer pour conquérir le respect et la dignité pour une vie meilleure.


17-02-2016



La grève générale de février 2009, 8 ans après.


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Les différentes grèves et mobilisations qui se sont déroulées contre la vie chère en 2009 et qui ont duré 35 jours en Martinique, ont été provoquées par une situation sociale intolérable supportée par la population.
En Martinique, durant toute l’année 2008, les syndicats CGTM, CDMT, CSTM, UGTM, CFTC, UNSA, CFDT, et la CGTM-FSM regroupés en intersyndicale ont cherché à informer le maximum de travailleurs sur la situation sociale et à les sensibiliser sur l’augmentation des prix des produits de premières nécessités, et sur l’idée d’une mobilisation contre la vie chère.
C’est sur cette base que cette intersyndicale appelait à son tour tous les travailleurs à une grève générale le 5 février 2009, pour exiger une augmentation des salaires et des minima sociaux de 354 euros nets, contre les emplois précaires et contre la vie chère. En effet, de plus en plus de travailleurs et de gens disaient «la Guadeloupe est mobilisée contre la vie chère et pourquoi pas nous ? ».
Le jeudi 5 février 2009, plus de 10 000 manifestants, venus des entreprises mais aussi des quartiers populaires, ont répondu à l’appel de l’intersyndicale. À la fin de la manifestation et devant le fort ras-le-bol exprimé par les milliers de manifestants, la secrétaire générale de la CGTM, Ghislaine Joachim-Arnaud, a fait voter la reconduction du mouvement dans le cortège syndical CGTM regroupant toujours un nombre important de manifestants. Un point de rendez-vous fut donné pour le lendemain. Le soir de la mobilisation, au cours d’une assemblée générale, l’intersyndicale s’est transformée en Collectif du 5 février. Le vendredi 6 février, un groupe de militants accompagnés de travailleurs et manifestants venus de la population a fait des débauchages et prises de parole dans toute la zone industrielle de Lamentin. C’est ainsi que démarrait la grève générale qui a duré 35 jours.
Durant tout le mouvement, les gros capitalistes békés, et les autorités locales et gouvernementales ont cherché par tous les moyens à jouer le pourrissement du conflit. Mais leur objectif n’a pas été atteint. Chaque jour la population se retrouvait de plus en plus nombreuse, plus importante que jamais dans le passé, pour manifester contre la vie chère et ce malgré la présence des forces de l’ordre venues de France en renfort. Finalement, un accord portant sur les salaires et sur la baisse de 400 produits de première nécessité a été signé le mercredi 11 mars entre les organisations syndicales du Collectif du 5 février et les organisations patronales. La grève générale a arraché une augmentation de 200 euros nets, en partie payée par l’État et les Collectivités et en partie par les patrons, valable pour 3 ans.
Sur les baisses de prix aussi, la mobilisation d’une partie de la population a continué durant plusieurs mois, notamment sous forme de comités de contrôle des prix, pour obliger les grandes surfaces appliquer les «prix BCBA» correspondant aux accords signés.
Ce fut la plus grande grève des soixante dernières années en Martinique. Elle a suscité des soutiens et encouragements dans de nombreuses entreprises et Régions, en France et plus loin encore. Les travailleurs et la population laborieuse ont pu arracher des mains des «profiteurs» certaines améliorations de leurs salaires et conditions de vie. Mais la victoire fut aussi morale. Même si la force du mouvement n’a pas permis d’aller plus loin, et malgré le déchainement de commentaires contre la grève orchestré par le patronat et tous ses suppôts, ils ont pu faire l’expérience que la grève générale et massive est un moyen de lutte efficace contre les inégalités et contre l’exploitation.

02 fevrier 2017

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Février 1923, la grève des ouvriers de la canne, la fusillade de Bassignac .

Ce 29 janvier 1923, la campagne sucrière a déjà commencé . Mais ce matin-là les ouvriers de la canne  du Lorrain, refusent de reprendre le travail . Ils se répandent, en bandes, coutelas en main, d’habitations en habitations, vers le nord et vers le sud, de  Macouba jusqu’à Trinité . Ils entraînent leurs camarades  coupeurs de cannes et amarreuses à quitter les champs , leurs camarades ouvriers des usines du Lorrain, de Sainte-Marie à abandonner leurs postes de travail . Les usines s’arrêtent. Les pièces de cannes flambent ; ne suffit-il pas d’y lancer des bougies allumées …. ?
Les patrons n’ont rien voulu entendre de leurs revendications , les demandes d’augmentation de salaire sont restées sans réponse .
 
 Et pourtant dans une journée, la tâche du coupeur, c’est 1000 coups de coutelas et 5 kms de longueur de cannes coupées placées bout à bout ; les nouvelles espèces de cannes sont très dures  et la journée de travail qui, avant, se terminait à 14 heures, ne s’achève pas avant 17 heures . Que demandent-ils ? simplement que pour une tâche, le salaire du coupeur qui est de 3 francs passe à 4,5 francs et pour une amarreuse de 2,30 francs à 3,50 francs.
 
Les ouvriers agricoles vivent dans une grande misère . Les planteurs de cannes se sont saisis de terres jusque là consacrées aux cultures maraîchères et vivrières. « Les vivres et les légumes du pays (manioc, bananes, ignames, patates, choux…etc ) la volaille, les œufs, le lait et la viande de boucherie se sont raréfiés sur les marchés locaux. » admet un rapport sur l’agriculture de l’époque . Les prix des denrées de première nécessité importées sont en augmentation vertigineuse du fait des tarifs du transport et de la rapacIté des intermédiaires .
 Depuis la fin de la Première Guerre Mondiale, les patrons pratiquent une politique de bas salaires qu’ils justifient par les baisses du marché et les incertitudes du climat .  Des périodes des prospérité pourtant arrivent du fait de l’extension des cultures de la canne et l’augmentation du prix du rhum et du sucre . Mais les ouvriers agricoles n’en bénéficient pas .Pour eux la situation n’a pas vraiment changé depuis l’abolition de l’esclavage, il y a 75 ans...
 
A Sainte-Marie, le directeur de l’usine, effrayé par l’ampleur de « la grève marchante » demande au gouverneur de la colonie et obtient de lui la protection des gendarmes .  Il refuse toute négociation avec les ouvriers . Il refuse même  l’entremise de la municipalité ; elle paraît pourtant l’intermédiaire idéal : le maire est le dirigeant du Parti Socialiste Joseph Lagrosillière – souvent appelé « Papa Lagro » par les travailleurs tant il semble leur être proche et les soutenir dans leurs luttes et par ailleurs il a signé 4 ans auparavant le fameux pacte de Sainte-Marie avec les « békés progressistes ».
La médiation de l’inspecteur du travail échoue elle aussi .
« Les gens de l’ordre », sorte de milice patronale, se font menaçants, prêts à attaquer les grévistes . Les heurts entre ouvriers et gendarmes se multiplient .
 
Le 9 février, une soixantaine de grévistes quitte le Morne des Esses et se dirige vers Trinité ; ils veulent atteindre Bassignac où le travail n’a pas cessé . A leur tête les plus combatifs, GENIUS LAPIERRE, dirigeant syndical des ouvriers agricoles de Sainte-Marie et aussi CORNELIUS NIGER, ANTOINE GUILLAUME … Souvenons-nous de ces hommes , ils ont construit eux aussi notre histoire….  
Arrivés à l’habitation Ressource, les grévistes entrent en contact avec les travailleurs toujours au travail . Soudain les gendarmes surgissent . Ils tirent en l’air . Les « gens de l’ordre » attachés à l’habitation, font feu sur le groupe de travailleurs qui s’enfuit . C’est alors qu’un géreur hurle à l’intention  des gendarmes « Brûlez-les ! » . Les gendarmes tirent dans le dos des ouvriers sans armes . Deux morts, trois blessés … Les morts sont Flavius DANTE et Laurence MARCLAY – elle avait 19 ans et était, dit-on, enceinte ….C’est le 10 février… On apprend plus tard, qu’ils ont été enterrés à la hâte, à Trinité lors d’une cérémonie où des personnalités ont pris la parole : Manville, un dirigeant du syndicat des ouvriers, le procureur de la République et Lagrosillière… Il faut bien  ramener le calme et … l’ordre capitaliste, l’ordre colonial .
Dans la nuit, les  grévistes de Saint-Marie déterrent Flavius DANTE et Laurence MARCLAY et à la lueur des flambeaux les ramènent à Sainte-Marie .
 
Pendant quelques temps encore, les champs de cannes continuent de flamber . La grève continue et tente de s’étendre vers le sud .
 Mais les propriétaires des usines de Rivière Salée et de Génipa décident le lock-out . Et surtout le gouverneur de la colonie ordonne que des soldats et des marins soient présents autour des usines et des habitations . Face à eux ni les coutelas des grévistes, ni les incendies des cannes ne font pas le poids .
Le mouvement s’essouffle, le travail reprend peu à peu. Dans le désarroi .
 
On dit, on écrit même , que la grève de février 1923 est un échec .  Certes les patrons ont refusé toute négociation ; les pouvoirs publics n’ont pas hésité à avoir recours à la violence la plus radicale pour étouffer le mouvement pour des revendications si justes et si modestes .
Mais parlons plutôt  d’une défaite, seulement un épisode de la longue lutte des travailleurs martiniquais contre l’exploitation capitaliste et pour la reconnaissance de leurs droits d’hommes et de femmes libres . Une défaite en attendant des victoires…
21-01-2017



Martinique : Il y a 83 ans, l’assassinat d’André Aliker
(lu dans Combat Ouvrier)

Le journaliste André Aliker, fondateur du journal du Parti Communiste Martiniquais (PCM),"Justice",  fut assassiné et son corps retrouvé sur une plage de Martinique le 12 janvier 1934. Ce n’était pas le premier meurtre commis en Martinique par les hommes de main des exploiteurs ou par les forces de répression au service du pouvoir. Mais cet assassinat a frappé les esprits d’une part à cause de la personnalité de la victime, d’autre part parce qu’il était l’illustration ultime des rapports de classe dans la société coloniale. 
ANDRÉ ALIKER, UN MILITANT COMMUNISTE
C'est dès son retour du front pendant la guerre de 1914-1918 pour laquelle il s'était porté volontaire, qu'Aliker commença son combat contre l'exploitation capitaliste et colonialiste qui sévissait cruellement en Martinique.
 Il était membre du groupe communiste Jean Jaurès, l'ancêtre du Parti Communiste Martiniquais et son activité était centrée sur le journal dont il était le fondateur : "Justice". Par la suite, celui-ci restera l’organe de presse du Parti Communiste, fondé en 1935. Aliker en était le responsable, le principal rédacteur et diffuseur. Par ailleurs, il tirait sa subsistance d’un petit commerce de gros.
 Fils d’ouvriers agricoles, très proche de la population, il parcourait les quartiers les plus pauvres en diffusant son journal et discutant avec ceux qu’il rencontrait. Aliker était donc très connu pour ses idées et il était apprécié par ceux qu’il côtoyait et en particulier les travailleurs et la population pauvre.
 Cette activité militante, ce dévouement dans le combat des pauvres contre leurs exploiteurs, irritait la fraction la plus riche et influente de la société coloniale, les possédants blancs locaux, descendants des vieilles familles esclavagistes, les Békés. D’autant plus qu’en juillet 1933, le journal Justice avait révélé un scandale financier impliquant le possesseur d’une des plus grandes fortunes de l’île : Eugène Aubéry.  Ce dernier mit en œuvre une stratégie graduelle pour faire taire Aliker et son journal. D’abord, une tentative de corruption qui fut bien sûr rejetée et rendue publique dans le journal. Ensuite, la banque réclama à Aliker le remboursement du montant des prêts qui lui avaient permis de monter son petit commerce. Cette tentative d’affamer le gêneur échoua également grâce à la solidarité de ceux, nombreux, qui le soutenaient. Un peu plus tard, l’imprimerie qui éditait le journal refusa de le réaliser, prétextant des problèmes financiers. Là aussi, une souscription permit le rachat de l’imprimerie et «Justice» continua à être publié.
Une première tentative d’intimidation physique laissa Aliker roué de coups. Un peu plus tard, le 1 janvier 1934, il fut enlevé, embarqué dans un canot, puis jeté à l’eau au large. Il parvint à regagner la côte à la nage. Il déclara «après l’attentat du jour de l’an, je suis convaincu qu’Aubéry a mis ma tête à prix». Les plaintes déposées par Aliker suite à ces agressions furent classées sans suite
Très peu de temps après, le 12 janvier 1934, son corps fut retrouvé, mort sur la plage de Fond-Bourlet, dans la commune de Case Pilote. Il avait été ligoté avant d’être jeté à l’eau, mort. Deux émigrés originaires de Sainte Lucie, Moffat et Mellon ainsi qu'une Martiniquaise soupçonnés d'avoir acheté la corde, furent arrêtés. La Martiniquaise fut mise hors de cause. Le 22 janvier 1936, les assassins présumés d'Aliker furent acquittés par la cour d'assises de Gironde. Néanmoins, jusqu'à nos jours, c'est bien Eugène Aubéry que la mémoire collective de la population de la Martinique retient  comme ayant été l'assassin-commanditaire d'André Aliker.
 Le 31 janvier 1936, Marcel Aliker, le jeune frère d'André tenta d'abattre Eugène Aubéry au Lamentin, au pied de l'église lors des obsèques du Béké André Debuc, maire de la commune. Mais l'arme s'enraya. Jeté en prison, mais soutenu par l'opinion publique, Marcel Aliker fut acquitté.
Le frère cadet, le populaire chirurgien Pierre Aliker, décédé récemment, le  5 décembre 2013 à l'âge de 106 ans s'est toute sa vie habillé de blanc en souvenir de l'assassinat d'André. Il fut le bras droit d'Aimé Césaire pendant toute la vie de ce dernier et dirigeant  du PPM,  Parti Progressiste Martiniquais, aux côtés de Césaire.
EUGÈNE AUBERY ET LA SOCIÉTÉ COLONIALE
L’affaire Aubéry fit éclater au grand jour les méthodes de l’administration coloniale : la collusion des riches avec la Justice, la toute-puissance des Békés qui non contents d’exploiter férocement les salariés, estimaient que leurs pratiques mafieuses d’enrichissement étaient au-dessus de toute loi.
 Eugène Aubéry était à l’origine géreur de l’usine du Lareinty, dont le béké Hayot était l’actionnaire majoritaire. Aubéry épousa l’héritière, Berthe Hayot. Il devint administrateur de la Société Anonyme Lareinty.  Par des rachats successifs d’actions plus ou moins licites, il parvint à devenir le seul propriétaire, à la tête d’un domaine de 2 473 hectares, comprenant 24 habitations et l’usine sucrière. C’était la plus grosse fortune de la Martinique.
 Lors de la liquidation de la SA Lareinty, qui devenait propriété exclusive des Aubéry, elle fut largement sous-évaluée : 7 millions et demi de francs de l’époque, pour une valeur réelle estimée à 30 millions. Cette malversation financière fut découverte par un fonctionnaire nouvellement promu et indépendant des Békés. Aubéry fut dans un premier temps condamné à verser une forte amende, puis acquitté en appel.
 Mais le journal «Justice» avait révélé le scandale et publié des documents. Aubéry était donc publiquement convaincu de fraude fiscale et de corruption de magistrat : 200 000 francs avaient été versés au juge de la cour d’appel.
L'ASSASSINAT D’ALIKER, UNE PAGE TRAGIQUE DU MOUVEMENT OUVRIER MONTANT
A la suite du Krach boursier de 1929, les exploiteurs voulurent faire porter par les travailleurs le poids de la crise : baisse des salaires, augmentation des prix… ces derniers, déjà pressurés au-delà du supportable, ne pouvait l’accepter. L’exaspération et la frustration ressenties après le meurtre d’Aliker ne purent qu’alimenter leur révolte.
 La justice coloniale ne donna pas de suite à l’assassinat. 4 hommes furent arrêtés. Deux bénéficièrent d’un non-lieu, deux autres furent convaincus de complicité d’assassinat puis relaxés.
 Parallèlement  le mouvement ouvrier progressait. L’année qui suivit, donc en 1935, les travailleurs agricoles de la canne déclenchèrent une grève mémorable. Marchant de plantation en plantation, ils arrivèrent dans la ville de Fort-de-France qu’ils occupèrent. Ils revendiquaient des augmentations de salaires, une diminution de la tâche et la baisse de prix des produits de base. Aubéry fut victime d’une tentative de lynchage. D’autres catégories de travailleurs se mirent aussi en grève : dockers, ouvriers du bâtiment. Le béké De Laguarrigue expédia le télégramme suivant  au sénateur Lémery  (le bras droit d’Aubéry) à Paris : «Toutes usines arrêtées par intervention bandes armées parcourant l’île. Marche bandes lundi sur Fort-de-France. Tentative lynchage Aubéry. Prison assaillie, meneurs relaxés crainte émeute, carence autorité. Clame depuis retour ancien salaire. Situation très grave. Avisez Ministère». Cette fois, les troupes coloniales n’osèrent pas tirer.
 D’autres carnages, d’autres assassinats, d’autres luttes ont marqué l’histoire  de la Martinique et de la Guadeloupe.
 La départementalisation n’a pas mis fin aux survivances coloniales, même si l'époque de la canonnière et du racisme violent contre les Noirs et les Indiens a laissé place à des discours doucereux, hypocrites et un racisme rampant. Ce sont les combats menés par les travailleurs qui ont pour une grande part fait changer les choses.     Pour en finir avec le colonialisme et l’oppression patronale, il faudra mener la lutte jusqu’à leur arracher le pouvoir.
Ce sont des militants comme André Aliker qui en ont tracé le chemin.
 



Octobre 1917 : les travailleurs ont pris le pouvoir en Russie

Dans la nuit du 24 au 25 octobre 1917, des ouvriers, soldats et matelots révolutionnaires imposaient à la tête de la Russie le pouvoir des travailleurs, représentés par les Soviets (conseils ouvriers). Cette révolution qui a eu lieu il y aura bientôt 100 ans nous concerne aujourd’hui plus que jamais. La barbarie dans laquelle le capitalisme sous sa forme impérialiste a plongé le monde, les énormes inégalités entre l’infime minorité, la plus riche, et la masse des pauvres, la dégradation de la planète due à l’incohérence du système et à la rapacité de la classe capitaliste dominante… autant de raisons de penser que ce système doit être renversé. «Socialisme ou barbarie» écrivait Karl Marx. La barbarie, nous la voyons ou la vivons tous les jours, et cela peut devenir bien pire. Quant au socialisme ou au communisme, ces termes sont et ont été dévoyés pour désigner des partis et des États agissant à l’exact opposé de ce qu’ils signifient en réalité. Revenir sur le processus qui a conduit les travailleurs à prendre le pouvoir en Russie et à diriger l’URSS pendant plusieurs années est donc un exemple et un espoir pour les opprimés et les exploités du monde entier : oui, la prise du pouvoir par la classe ouvrière est envisageable autant que nécessaire.
 
LES COMBATS QUI ONT PRÉPARÉ LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE
L’insurrection d’octobre 1917 fut l’aboutissement d’un mouvement révolutionnaire qui agitait la Russie, empire des tsars, depuis de nombreuses années. A la fin de XIXe siècle, des «terroristes», les Narodnikis, révoltés par l’injustice et la violence de ce régime féodal, organisaient des attentats politiques, dont l’assassinat du tsar Alexandre 2 en 1881. En 1905, une première révolution ouvrière constitua la «répétition générale» de celle de 1917. Les premiers organes révolutionnaires du pouvoir de la classe ouvrière : les Soviets (Conseils ouvriers), apparurent. Leurs représentants élus par les travailleurs des quartiers et des usines pouvaient être révoqués à tout instant. L’échec de cette première révolution entraina une répression, mais le Parti des travailleurs, le Parti Bolchévik, continua à se renforcer. La première guerre mondiale, dans laquelle la Russie était impliquée, rajouta à la misère des masses. Les soldats russes, comme tous ceux qui ont fait la guerre, vivaient des conditions épouvantables. La population affamée voulait du pain et voulait la paix. Les paysans qui s’échinaient sur les terres appartenant aux grands propriétaires voulaient la terre. En février 1917, la pression longtemps contenue éclata. Une manifestation de femmes, les ouvrières du textile de Saint Petersburg, fut l’étincelle. Les travailleurs de la ville s’engagèrent dans la lutte. Ils furent rapidement rejoints par les soldats. S’appuyant sur la première expérience de 1905, ces insurgés constituèrent des Soviets dans les usines, les quartiers. Cette première insurrection contraignit le tsar à abdiquer. La bourgeoisie, soucieuse de préserver ses intérêts, constitua un gouvernement provisoire. De leur côté, les ouvriers et soldats avaient leur propre pouvoir, les Soviets. Lénine et une minorité de révolutionnaires bolchéviks revendiquaient tout le pouvoir aux soviets, ils étaient convaincus que la prise du pourvoir politique par le prolétariat était possible et nécessaire, mais la majorité des travailleurs ne les suivaient pas encore. Le gouvernement provisoire de la bourgeoisie n’amena que déception pour les opprimés : il ne mit pas fin à la guerre, la population souffrit toujours de la faim, et la question agraire ne fut pas réglée. C’est ce qui engagea les masses ouvrières et paysannes, ainsi que les soldats, à soutenir la cause révolutionnaire du parti bolchévik, qui seul représentait leurs aspirations et leurs intérêts. Ce parti, dont Lénine et Trotsky étaient les dirigeants, joua un rôle décisif dans la révolution d’octobre. Durant les mois qui précédèrent octobre, les Bolchéviks se battirent pour obtenir la majorité dans les Soviets, face à d’autre partis, Cadets, Menchéviks, Socialistes révolutionnaires, représentant des idées petites-bourgeoises au sein de la classe ouvrière. Les Bolchéviks convainquirent les travailleurs de leur capacité à poursuivre la lutte jusqu’à la victoire. Ils convainquirent aussi l’armée et les paysans de rejoindre la révolution.
 
OCTOBRE 1917 : LES TRAVAILLEURS PRENNENT LE POUVOIR
C’est cette adhésion générale des opprimés qui permit la victoire de l’insurrection à Saint Petersburg et à Moscou, en octobre 1917. Le pouvoir de la bourgeoisie, qui ne bénéficiait plus d’aucun soutien populaire, tomba sans résistance majeure face à l’insurrection armée d’ouvriers, de soldats et de matelots révolutionnaires. Les premières mesures prises par le nouveau pouvoir furent la paix immédiate, l’abolition du droit de propriété des grands possédants sur la terre, le contrôle ouvrier sur la production. Le gouvernement des Soviets fut mis en place. Si les travailleurs de Russie ont pu renverser d’abord le pouvoir du tsar puis celui de la bourgeoisie pour mettre en place leur propre état, c’est qu’ils disposaient d’un instrument indispensable : un parti révolutionnaire, le Parti bolchévik, qui a su les conduire à la victoire. La combativité, la volonté révolutionnaire n’étaient pas un cas isolé particulier à la Russie. Dans plusieurs pays d’Europe, les travailleurs exploités, opprimés, qui exécraient la guerre, se soulevèrent dans cette période. Mais ils ne disposaient pas d’un tel parti organisé et expérimenté. Cette absence conduisit la révolution européenne à la défaite. A aucun moment, les révolutionnaires russes n’ont envisagé de construire la société socialiste dans les frontières de l’URSS. La révolution à l’échelle de l’Europe puis du monde était indispensable pour venir à bout de la vieille société capitaliste. L’échec des révolutions dans le reste de l’Europe entraina l’isolement de l’URSS. La bourgeoisie tenta de reconquérir le pouvoir avec l’aide des puissances capitalistes européennes, qui entrainèrent une «armée blanche» pour combattre l’armée rouge révolutionnaire dont Trotsky fut le principal dirigeant. La guerre civile dura plusieurs années. L’armée blanche fut défaite, mais le formidable effort qui fut nécessaire pour remporter la victoire entraina un essoufflement de la force révolutionnaire. De telles difficultés permirent à une caste bureaucratique dirigée par Staline d’accéder au pouvoir. Il organisa la mise à l’écart puis peu à peu l’élimination physique systématique de toute une génération de militants révolutionnaire, celle qui avait fait 1917. Lénine était mort en 1924. Trotsky fut exilé et finalement assassiné sur ordre de Staline en 1940. Mais près de 100 ans après, cette révolution reste un magnifique exemple pour les travailleurs du monde entier. Elle montre qu’ils ont la capacité de renverser l’oppression capitaliste pour offrir à l’humanité un avenir de justice et de progrès, une société véritablement communiste. Ils ne le feront pas dans les mêmes conditions que les révolutionnaires de 1917. Mais ils en sont capables.
 



Il y a 80 ans, Juin 1936 : la grève générale en France (lu dans Combat Ouvrier)

En juin 1936, sous le gouvernement de Front populaire de Léon Blum, des grèves avec occupation d’usine s’étendent. C’est un sursaut du mouvement ouvrier après la période de reculs et de démoralisation suivant la crise économique de 1929 et l’accession d’Hitler au pouvoir en 1933 en Allemagne.  
Les prémisses Le 6 février 1934 des ligues fascistes, Camelots du Roi, Croix de Feu, etc. ont tenté un coup de force autour de l'Assemblée Nationale, en protestation contre la révocation du préfet de police Chiappe, lié à l'extrême-droite. Il y a eu plusieurs dizaines de morts dans l'émeute place de la Concorde. Le gouvernement Daladier a démissionné le lendemain.
Ces événements ont été un coup de semonce pour la classe ouvrière. Le 12 février 1934 un appel à la grève générale est lancé par la CGT (proche du Parti socialiste) et la CGTU (proche du Parti communiste). Les deux manifestations organisées à Paris ont fusionné près de la place de la Nation. À partir de ce moment, l'enthousiasme et l'esprit d'offensive sont revenus du côté des travailleurs. Les élections du 21 avril et du 3 mai 1936 donnèrent la victoire au Front populaire, la nouvelle alliance entre les Partis socialiste, communiste et radical, initiée après la chute du gouvernement du radical Doumergue, en automne 1934.
Un mois après les élections, la présidence du Conseil a échu à Léon Blum, dirigeant du Parti socialiste. Le Parti communiste soutint le gouvernement de l'extérieur. Avant le scrutin, Jacques Duclos, un des principaux dirigeants du Parti communiste, avait fixé les limites à ne pas dépasser : « Nous n'entendons pas laisser accréditer l'idée que le gouvernement de demain détruira le régime capitaliste. Non, non et non. Ce n'est pas nous qui demanderons ces choses... ».
Les sommets des partis de gauche, socialiste et communiste, ont donc choisi de ne rien changer. Derrière des phrases « de gauche », le statu quo a été maintenu et le patronat, dont le tout-puissant « Comité des Forges », n'avait rien à craindre de ce côté. Par contre, du côté des travailleurs, une vague de grèves sans précédent, qui culminera dans les premières semaines de juin 36, a éclaté dans tout le pays. Spontanément, comme un défi au droit de propriété bourgeois, les ouvriers ont occupé les usines.
La grève Le dirigeant révolutionnaire Trotsky pourra écrire, le 9 juin : «Ce qui s'est passé, ce ne sont pas des grèves corporatives, ce ne sont même pas des grèves. C'est la grève. C'est le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs, c'est le début classique de la révolution ». Le mouvement, qui culmine dans les premières semaines de juin 36, a fait reculer patronat et gouvernement. Des patrons concédèrent des augmentations de salaire jusqu'à 35 %.
Des négociations centrales se sont engagées entre représentants patronaux et syndicaux et, dans la nuit du 7 au 8 juin, sont signés, sous l'arbitrage du nouveau gouvernement, les accords Matignon. Les travailleurs ont obtenu la reconnaissance du droit syndical, le principe des contrats collectifs, les délégués ouvriers élus, et des augmentations de salaire entre 7 et 15 %. Dans la majorité des entreprises les travailleurs refusèrent d'évacuer et de reprendre le travail. Le gouvernement recula encore, au delà de ce qui avait été concédé à Matignon. Le 11 juin il a fait voter la loi instituant le droit aux congés payés, le 12 celle sur les 40 heures par semaine. Rien de tout cela ne figurait dans le programme du Front populaire, dicté par le Parti radical. Ces conquêtes ouvrières sont à mettre au crédit de la grève, et d'elle seule.
Au lendemain des accords Matignon la direction de la CGT – réunifiée en mars 1936 – et celle du Parti communiste, ont pesé de tout leur poids pour obtenir la reprise du travail. Le 11 juin, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, déclarait : « Il faut savoir terminer une grève... ». Le reflux dès lors a été enclenché. Mais la classe ouvrière avait écrit une page d’histoire indélébile qui a compté et qui comptera encore dans l’avenir.  
L’avortement provoqué de la révolution ouvrière   Comme l’avait écrit Trotsky, la grève de juin 36 était déjà le début d’une révolution ouvrière en France. Une révolution qui n’eut pas lieu.  
À l’époque, le Parti communiste français, très influent dans la classe ouvrière, était totalement inféodé à la direction stalinienne qui, de Moscou, imposait ses ordres. La bureaucratie dirigée par Staline avait pris le pouvoir en URSS à partir de 1923. Le pouvoir ouvrier était vaincu sans pour autant que la bourgeoisie revienne au pouvoir en URSS. La bureaucratie stalinienne était une couche privilégiée parasitaire qui avait poussé comme une excroissance maladive sur le corps de la révolution ouvrière. Il s’est agi alors pour cette couche parasitaire de faire échouer, écraser par la bourgeoisie ou détourner toutes les révolutions ouvrières débutantes dans différents pays. Ce fut le cas en Allemagne, en Angleterre, en Chine, en France, en Espagne et ailleurs. La politique de Front populaire fut une manière d’enterrer la révolution en France. Le Parti communiste français fit tout pour que la montée et la colère ouvrières ne se transforment pas en révolution. Le Front populaire devait suffire à faire gagner quelques grandes avancées sociales comme les congés payés par exemple. Mais surtout, et les dirigeants staliniens français le dirent, il ne fallait pas remettre en cause le pouvoir de la bourgeoisie. C’est en ce sens que la politique de Front populaire fut une voie de garage. La bureaucratie stalinienne craignait que d’autres révolutions ouvrières finissent par remettre en cause son pouvoir de couche privilégiée en URSS et sa férule sur le mouvement ouvrier international. C’est aussi pour cette raison qu’elle élimina physiquement et méthodiquement des dizaines de milliers d’authentiques révolutionnaires dans les camps. Et parmi eux, tous ceux qui avaient préparé, organisé et mené la révolution d’octobre 1917 et la guerre civile contre les forces armées qui voulaient rétablir le pouvoir de la bourgeoisie en Russie et dans tous les États qui formèrent l’URSS
 



22 mai 1848. NEG PETE CHENN. Sonjé……..

Chaque année nous nous souvenons de cette date. Chaque année, c’est une victoire que nous commémorons, celle des esclaves se libérant eux-mêmes. Ils se sont révoltés. Ils ont gagné : ils ont obtenu en quelques heures leur libération immédiate.  Libération pour mettre un terme au travail forcé, aux mauvais traitements, à la faim, à l’extrême misère matérielle, à la soumission de toute vie personnelle aux volontés des maîtres , aux conversions forcées, à la surveillance permanente… . Se libérer pour cesser d’être la propriété des maîtres et le jouet de  la violence radicale de l’exploitation.
Sonjé… Ces révoltes, pendant ces deux siècles de traite et d’esclavage, ils n’ont cessé de les mener – sous forme éclatante et flamboyante mais aussi en contestant, jour après jour, dans la vie quotidienne,  le système esclavagiste. Et ce sont ces luttes incessantes qui ont rendu indispensable à la « paix sociale » coloniale la décision d’abolir l’esclavage prise par le gouvernement français le 27 avril de la même année. Elles lui donnent tout son sens.
Il nous reste à nous, militants syndicaux d’aujourd’hui, d’établir une continuité entre ces combats et les nôtres.  C’est à nous maintenant de contester l’ordre social injuste et inégalitaire qui nous est toujours imposé et qui maintient aujourd’hui les travailleurs martiniquais dans la pauvreté et la précarité. L’exploitation capitaliste et la domination coloniale exercent toujours leur puissance sur nos vies.
En 1848, l’esclavage a été aboli. C’est une étape fondamentale dans la conquête pleine et entière  de notre dignité et de notre liberté. A nous de gagner les prochaines étapes !
Pour en savoir plus, voir exposé «22 mai 1848 : les esclaves se libèrent.


14-05-2016


Tract CGTM du 22 mai 2016

« Départements d’outre-mer » - Il y a 60 ans, la grève des fonctionnaires

Cet article est une contribution de nos camarades de Combat Ouvrier, organisation communiste révolutionnaire en Martinique et en Guadeloupe.
C’est en mai 1953 que débuta une grève historique, qui dura 62 jours, simultanément dans les quatre récents « départements d’outre-mer » (DOM) de la France : la Guadeloupe et la Martinique en mer des Caraïbes, la Guyane « française » sur le continent sud-américain et l’île de La Réunion dans l’océan Indien.
Ces quatre territoires sont ce qui reste aujourd’hui de l’immense empire colonial français, avec la Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna, la Polynésie française (dans le Pacifique), Saint-Pierre et Miquelon (dans l’Atlantique nord), Mayotte (dans l’océan Indien). Les « confettis de l’empire », a-t-on dit, mais de beaux restes quand même, puisqu’ils permettent à l’impérialisme français d’assumer une présence économique, politique et militaire sur tous les océans et dans toutes les parties du globe. Pour ne citer qu’un exemple, ces possessions permettent à la France d’être la deuxième puissance maritime au monde par la surface de ses eaux territoriales.
De ces morceaux de l’ex-empire colonial français, seules La Réunion, la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique sont devenues juridiquement départements français, par la loi du 19 mars 1946, dite loi d’assimilation, avant Saint-Pierre-et-Miquelon (1976) – mais qui n’est plus un DOM aujourd’hui – et Mayotte (2011). Cependant, en 1953, bien qu’ils fussent départements français sur le papier, de nombreuses discriminations coloniales demeuraient dans ces territoires, par rapport aux départements de l’Hexagone. Les maigres droits sociaux acquis en « France métropolitaine » par les travailleurs en matière de Sécurité sociale, d’allocations et autres, n’existaient pas dans ces lointaines possessions. La grande pauvreté était bien plus importante dans les DOM qu’aujourd’hui. Les maladies dues au sous-développement, à la malnutrition, à la misère générale faisaient bien plus de victimes parmi les pauvres que dans la France hexagonale. L’impérialisme français restait fidèle à sa doctrine coloniale dont le principe directeur était que les colonies devaient rapporter le maximum d’avantages à la métropole et coûter le moins possible. Alors, pour ce qui est des quatre vieilles colonies d’outre-mer devenues départements, chaque mesure sociale, chaque avancée vers l’égalité avec la métropole a dû être gagnée de haute lutte par les travailleurs et les masses pauvres. Il a fallu près d’un demi-siècle de luttes, de grèves, souvent sanglantes, de revendications, pour que les travailleurs et la population obtiennent l’égalité sociale... ou presque, entre la métropole et ses quatre vieilles colonies. Et bien des séquelles tenaces du colonialisme y subsistent encore aujourd’hui.
Dans ce long combat, la grève des fonctionnaires pour l’obtention de la prime dite de vie chère, jusque-là accordée aux seuls fonctionnaires métropolitains et donc perçue comme une discrimination de nature coloniale, fut l’une des plus grandes luttes de ces soixante dernières années dans ces territoires.
Les raisons de la colère
Dans ce que l’on appelait désormais départements d’outre-mer, les fonctionnaires recrutés localement ne bénéficiaient pas des indemnités que percevaient leurs collègues venus de France. À l’époque, l’État français versait des primes et indemnités importantes aux fonctionnaires français qui se rendaient dans les colonies d’Afrique ou des Antilles. La discrimination était manifeste entre ces fonctionnaires venus de France et les fonctionnaires locaux africains ou antillais. Mais elle apparaissait encore plus forte dans les colonies qui étaient devenues sur le papier départements français.
Pour les gouvernements d’alors, à commencer par le gouvernement « socialiste » Ramadier en 1947, une « parité des salaires (…) aurait eu des répercussions néfastes sur les salaires locaux du secteur privé ». Ils protégeaient donc de fait les profits du patronat en se refusant à augmenter les salaires de ces travailleurs du secteur public. Parmi ces derniers, seuls les « métropolitains » percevaient une indemnité d’éloignement de 40 %, une indemnité de recrutement de 25 % et une indemnité d’installation équivalant à six mois de salaire. Quant aux personnels contractuels ou auxiliaires locaux, ils percevaient une rémunération inférieure à celle de leurs collègues travaillant en France.
À La Réunion, ces injustices provoquèrent une première grève du 18 au 25 mai 1948. Cette grève fut suivie par la quasi-totalité des fonctionnaires de La Réunion. Le journal réunionnais Démocratie releva alors que « dans tous les services, le pourcentage des grévistes varie de 80 à 95 %  ». L’Agence France Presse signala dans une dépêche : « La grève revêt à La Réunion un caractère tout spécial et a l’appui de l’opinion. » Mais le gouvernement ne prit cependant aucune décision en faveur des grévistes. Une autre grève de 33 jours, tout aussi bien suivie, fut déclenchée dans les quatre prétendus départements d’outre-mer en 1950. Elle contraignit le gouvernement à faire des concessions. Une loi accordant une majoration de traitement de 25 % aux fonctionnaires fut votée. Le salaire des instituteurs des DOM fut relevé pour faire face au coût de la vie, mais la loi sur les 25 % d’augmentation ne fut pas suivie d’effet. Le principe du droit au congé administratif fut admis, mais les inégalités n’avaient toujours pas disparu. Pire, elles se creusèrent. Le journal Témoignages du Parti communiste réunionnais relate la période en ces termes : « Dans les mois qui suivent, le gouvernement se lance dans une escalade qui, d’échelon en échelon, creuse un peu plus le fossé qui séparait les fonctionnaires recrutés en métropole des fonctionnaires recrutés dans les DOM. Les fonctionnaires du cadre local, au premier rang desquels les instituteurs, dénoncent cette « fiction d’assimilation » et s’organisent en optant pour une démarche et stratégie inédites avec comme débouché la grève de 1953. »
Le « cadre local », voilà un statut au rabais que l’on retrouve dans toute la période coloniale en Afrique, à La Réunion et aux Antilles-Guyane. Il ressemblait, principalement en Afrique noire, au statut d’« évolués », pour peu que certains Africains aient été scolarisés, sachent lire et écrire le français et soient aptes à occuper certains postes administratifs subalternes sous l’autorité des chefs blancs.
Aimé Césaire fait une juste description du « cadre local » : « La notion de “cadre local” est injuste, humiliante et discriminatoire : si plus favorisé, plus instruit, l’Antillais ou le Réunionnais échappe à la servitude de la glèbe, il deviendra petit fonctionnaire et injustement repoussé des cadres généraux auxquels ses diplômes français devraient lui donner accès, refoulé dans les cadres dits “locaux”. Humilié et désarmé, il végétera, soumis à toutes les brimades d’une administration impitoyable. (…) La notion de “cadre local” est une survivance contre laquelle doivent s’élever tous ceux qui, comme nous, sont partisans de la doctrine : à diplôme égal ou à travail égal, salaire égal. » (Assemblée nationale constituante, 26 février 1946)
Le rapport explosif
En février 1951, un rapport émis par des chefs de service de la Martinique, alors tous blancs et métropolitains, commandant à des subordonnés et à une population noire, indienne ou métissée, souleva la colère des fonctionnaires locaux comme de la population. Dans le but d’obtenir une majoration de leur traitement, ces chefs se plaignaient au gouvernement en ces termes : « Il existe peu de locaux habitables par des Européens... Ce pays est très en retard au point de vue évolution économique et sociale. Les réalisations médico-sociales sont celles du siècle dernier... Au point de vue habitat, le métropolitain, astreint à subir ce climat tropical, ne peut, par ses conditions de vie antérieures, ses difficultés d’adaptation, supporter de vivre lui et sa famille dans la case, habitat normal de la grande masse de la population... Si l’Européen veut garder son autorité indispensable au bon accomplissement de sa tâche, il doit veiller particulièrement à son vestiaire, d’où frais supplémentaires. » Le gouvernement répondit donc à la requête des fonctionnaires d’outre-mer en aggravant encore les inégalités. L’indemnité d’installation du fonctionnaire métropolitain fut étendue à son conjoint pour une durée identique de neuf mois. Ces indemnités étaient renouvelées tous les deux ans et ce, durant quatre séjours successifs.
Le caractère raciste du rapport et la réponse du gouvernement furent l’élément déclencheur de la grève de 1953. Les revendications étaient les suivantes :
augmentation du salaire de 65 %,
application du même régime de congé à tous les fonctionnaires, quelle que soit leur origine,
extension aux DOM des allocations familiales servies en métropole,
extension de l’indemnité d’installation à tout fonctionnaire muté à plus de 3 000 km de son département d’origine, ou son abrogation,
uniformisation du régime des congés administratifs.
Victoire de la mobilisation et portée de cette grève
La grève dura du 15 mai au 16 juillet 1953 conjointement dans les quatre départements français d’outre-mer avec le soutien de la population. La quasi-totalité des travailleurs de la fonction publique avait cessé le travail. Nombre de travailleurs du privé, et notamment les travailleurs de la canne, firent aussi grève en solidarité avec ceux de la fonction publique. Grâce à cette longue lutte, les fonctionnaires obtinrent une majoration de traitement dite « prime de vie chère » qui fut portée à 30 % puis 40 % en Guadeloupe, Martinique et Guyane et 53 % à La Réunion. L’indemnité d’installation fut abrogée. L’indemnité d’éloignement fut étendue à tout fonctionnaire muté à plus de 3 000 km, et non renouvelable.
Cette grève fut donc victorieuse en tous points. Mais en même temps elle devint aussi pratiquement l’acte de naissance de la « départementalisation ».
Les députés comme Aimé Césaire, Léopold Bissol, Raymond Vergès, Rosan Girard et Gaston Monnerville (ce dernier était député de la Guyane) avaient certes préparé et voté la loi de départementalisation le 19 mars 1946. Certes, ils allaient dans le sens de la grande majorité des travailleurs et de la population. Mais alors que ces députés, eux, l’avaient fait en faisant allégeance au pouvoir colonial, ce sont les travailleurs de ces départements qui ont su créer le rapport de force nécessaire à la transformation progressive de leurs conditions de vie et de travail, sur le terrain, par leurs luttes.
D’une part, cette longue grève victorieuse signifiait à elle seule que la départementalisation n’avait pas abouti à l’égalité des droits entre les travailleurs de la métropole et ceux des DOM. Et d’autre part, elle signifiait que cette égalité était possible en se battant, et que l’État français n’était pas insensible au rapport de force social suscité par les luttes des travailleurs dans ses DOM.
C’est en prenant cette grève comme exemple que les travailleurs des DOM déclenchèrent régulièrement des grèves et autres mobilisations pour obtenir cette égalité de traitement social et économique avec les travailleurs de l’Hexagone. Et ce, jusqu’à nos jours. C’est en ce sens que la grève de 1953 demeure un exemple pour tous les travailleurs de l’outre-mer sous possession française encore actuellement.
De plus, on peut aussi se poser la question de savoir dans quelle mesure cette grève des fonctionnaires des DOM a eu une répercussion directe sur celle des fonctionnaires de la métropole. Il est difficile de l’affirmer comme il est difficile de ne pas le faire quand on sait que les luttes sont contagieuses et vu la concomitance des deux grèves. En effet, en pleine période des congés, une grève générale des fonctionnaires de la métropole fut déclenchée du 4 au 25 août 1953 en France métropolitaine. Les fonctionnaires de l’Hexagone protestaient contre les décrets-lois du gouvernement Laniel imposant un recul de deux ans de l’âge de la retraite et bloquant les salaires. Le gouvernement fit des concessions mineures et le travail reprit, en grande partie sous la pression des directions syndicales.
La politique et le rôle des fédérations communistes des DOM dans le contexte d’après-guerre
Les partis communistes martiniquais, guadeloupéen et réunionnais étaient à l’époque fédérations du Parti communiste français. Celle de Guadeloupe fut créée en 1945, celle de Martinique en 1936 sous le nom de « région communiste » succédant au groupe communiste Jean-Jaurès fondé en 1919 par quelques militants communistes.
À La Réunion, le CRADS (Comité républicain d’action démocratique et sociale) fut fondé après la Deuxième Guerre mondiale par Raymond Vergès, également fondateur du journal Témoignages qui devint le journal du Parti communiste réunionnais – Raymond Vergès était père de l’avocat Jacques, récemment décédé, et de Paul Vergès, figure emblématique du Parti communiste réunionnais. Le CRADS protesta énergiquement contre les discriminations qui frappaient la population et en particulier les fonctionnaires. Il parlait de ces inégalités de traitement qui « sabotent le projet assimilationniste ». Et c’est ce CRADS qui devint en 1947 fédération réunionnaise du Parti communiste français. Cette fédération, appela quelques semaines après sa fondation à manifester pour « La Réunion, département français ».
Bien des militants des fédérations communistes se sont impliqués dans cette grève de 1953, comme du reste dans toutes les luttes ouvrières d’après-guerre. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ces militants communistes ont su épouser le mécontentement et la volonté de lutte des travailleurs en se mettant souvent à leur tête. Beaucoup d’entre eux ont payé de leur personne, furent mis à l’index par l’administration coloniale, subirent la répression coloniale dans leur vie personnelle et professionnelle. Pour ce qui est de la grève des fonctionnaires de 1953, une nouvelle génération de jeunes instituteurs communistes joua un rôle non négligeable.
La politique des fédérations communistes de Martinique, de Guadeloupe et de La Réunion fut marquée pendant les décennies d’après-guerre par la revendication « d’égalité des droits entre les travailleurs d’outre-mer et ceux de la métropole ». En Guyane, il n’y eut pas d’organisation communiste. Mais des militants syndicalistes déclenchèrent la grève de 1950 et de 1953 en liaison avec les militants communistes des trois autres DOM.
Tout comme en France métropolitaine, les communistes avaient dans les années d’après-guerre une très forte influence sur les travailleurs. Ils constituaient alors une force politique de premier plan.
En France, ils poursuivirent à la fois leur rôle d’organisateurs de la classe ouvrière, mais en même temps un rôle de pompiers des grandes luttes qui se déroulaient. Depuis déjà bien des années, ces partis obéissaient à la politique stalinienne imposée par la bureaucratie soviétique. Moscou les appelait non plus à organiser la classe ouvrière en vue de la révolution prolétarienne mondiale, comme l’avaient fait les révolutionnaires bolcheviks avec Lénine et Trotsky, à partir de la révolution russe de 1917 et dans les premières années qui ont suivi. La direction soviétique les appelait maintenant surtout à défendre les intérêts nationaux de l’URSS quitte à trahir les luttes des travailleurs, au profit de la bourgeoisie française, lorsque ces luttes n’allaient pas dans leur sens.
Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français (PCF), n’avait pas hésité à déclarer qu’il « fallait retrousser ses manches pour travailler et revendiquer ensuite » ou encore que « la grève c’est l’arme des trusts ». De fait, le PCF se comportait comme un véritable auxiliaire de la bourgeoisie à la recherche d’une « paix sociale » lui permettant de reconstituer un appareil d’État stable et durable après la guerre.
Dans les colonies, et singulièrement dans les territoires devenus départements français, les Partis communistes avec les dirigeants et députés très populaires et influents comme Raymond Vergés et Léon de Lépervanche à La Réunion, Aimé Césaire et Léopold Bissol à la Martinique, Rosan Girard à la Guadeloupe, soutinrent la grève de 1953. Cette grève accrut la popularité des PC, pas seulement chez les instituteurs et les enseignants mais aussi chez les travailleurs manuels, et en particulier les ouvriers agricoles de la canne à sucre.
Il faut dire que les années d’après-guerre furent marquées par des luttes ouvrières incessantes et une répression coloniale impitoyable. La liste est longue et nous ne citerons que deux cas : la répression du Carbet en Martinique, le 4 mars 1948 et celle du Moule en Guadeloupe, le 14 février 1952. Au Carbet, les gendarmes réprimèrent la grève des travailleurs du sucre à coups de fusil, tuant trois travailleurs. Au Moule, ils déclenchèrent le feu contre la population pendant la grève générale des travailleurs de la canne, faisant quatre morts et plusieurs blessés.
En 1953, dans le contexte de toutes ces luttes et de la répression, puis de la grève des fonctionnaires et de bien d’autres après, les dirigeants communistes furent vus par la population pauvre et les travailleurs comme ceux qui les sortirent de la grande pauvreté. C’est ce que retient en tout cas la mémoire collective ouvrière et populaire encore de nos jours.
Mais fondamentalement, la politique des fédérations communistes des DOM était la même que celle de leur direction métropolitaine stalinienne. Les fédérations ont gagné des positions, se sont implantées, ont gagné la confiance des masses, ont obtenu des avancées sociales et des postes électoraux. Mais leurs pratiques clientélistes ont joué à fond pour mieux maintenir les travailleurs dans une sorte de statu quo politique et social acceptable par le pouvoir colonial et les possédants locaux qui n’hésitaient pourtant pas à faire tirer régulièrement sur les travailleurs en lutte.
Des attaques régulières contre la prime de vie chère des fonctionnaires
Régulièrement depuis environ une trentaine d’années, plusieurs gouvernements ont tenté de s’attaquer à la prime de vie chère, à ces 40 % ou 53 % de prime, ce qu’ils considèrent aujourd’hui comme un avantage exorbitant des fonctionnaires des DOM. Mais ils ont toujours reculé face à la mobilisation générale qui se profilait contre de telles décisions. Ils s’en sont pris alors peu à peu au statut de fonctionnaire lui-même. Les CDD ou CDI nouvellement embauchés, par exemple à La Poste ou à France Télécom (aujourd’hui Orange), ne sont plus agents de droit public et fonctionnaires mais agents de droit privé. Ils ne perçoivent donc plus les primes. C’est le cas aussi dans de nombreuses administrations. Il est à prévoir que, sans réaction des travailleurs du public, le démantèlement des services publics, les privatisations mettront de plus en plus à mal la prime de vie chère.
Dernièrement, sous prétexte de lutter contre la vie chère dans les DOM, le directeur de la Banque de France, Christian Noyer, a déclaré qu’il « faut mettre fin progressivement à la surrémunération des fonctionnaires ». Dans son sillage, Willy Angèle, qui était en juin encore le patron du Medef-Guadeloupe, dit en gros la même chose. Ces déclarations intervenaient quelque temps après celles du président de la Fédération des entreprises d’outre-mer (la FEDOM), Jean-Pierre Philibert. Selon ce dernier, ces « surrémunérations », qu’il estime à un milliard d’euros, devraient être récupérées par l’État et reversées dans un tronc commun pour venir en aide aux entreprises. Car, pour lui, ces primes de vie chère sont « une source d’injustices ». Pour ce monsieur, la justice serait que les patrons mettent la main sur cette nouvelle manne ! En clair, ces attaques contre la prime de vie chère des fonctionnaires ne seraient (ou n’étaient ?) qu’un tour de passe-passe pour détourner progressivement ces fonds des poches des fonctionnaires vers celles des patrons. Mais s’il s’agit d’une injustice, pourquoi alors ne pas relever tous les salaires de 40 % ou de 53 % ?
Contrairement à toute une propagande insidieuse, voire xénophobe, tendant à faire croire que la prime de vie chère est un privilège et que les DOM feraient dépenser bien trop d’argent à la France, les 40 % ou les 53 % ne sont pas du tout un privilège. D’abord, avec 25 % de chômage en moyenne dans les DOM contre environ 10 % en métropole, le chômage pèse bien plus sur l’ensemble des salaires. Les primes de vie chère permettent à certaines familles d’outre-mer d’aider enfants ou proches au chômage. Ensuite, d’une manière générale, le salaire de base est plus bas en moyenne qu’en France métropolitaine. Il y a dans les DOM une majorité de smicards. Et les prix sont plus élevés qu’en France métropolitaine. C’est bien aussi contre la vie chère qu’en janvier, février et mars 2009 les travailleurs et la population des quatre DOM se sont mobilisés massivement.
Les nationalistes et la prime de vie chère
Ce point de vue qui consiste à vouloir détourner la prime de vie chère de la poche des travailleurs ressemble beaucoup à celui des indépendantistes antillais. Ces derniers ont déjà proposé que les fonctionnaires se défassent de leur prime de vie chère et la placent au sein d’une banque « guadeloupéenne » ou « martiniquaise » pour favoriser l’économie locale. Sous quel contrôle ? Cela ils se gardent bien de le dire. D’autres nationalistes veulent la suppression pure et simple de la prime car, selon eux, les travailleurs du public vivent au-dessus de leurs moyens réels et de la population, et un État indépendant ne pourrait verser ni les salaires actuels ni les primes.
Évidemment, les intérêts des travailleurs sont le cadet des soucis des nationalistes. Faisant de la pauvreté une vertu nationaliste, ils ont déjà sans doute en tête le schéma d’un nouvel État national pauvre qu’ils dirigeraient, en réprimant au besoin la population pour lui faire accepter les sacrifices. Ils nient totalement le fait que ces petits avantages ont été acquis de haute lutte et que les travailleurs ont déjà donné et sué sang et eau depuis la fin de l’esclavage.
La position des organisations nationalistes sur cette question est l’expression du fait que, même si certaines d’entre elles ont une influence parmi les travailleurs, même s’il leur arrive de s’appuyer sur des luttes ouvrières, voire d’en être à l’initiative, elles représentent une politique pour la bourgeoisie locale et pour l’éventuel État indépendant qu’elles aspirent à diriger. Pour le moment, la bourgeoisie locale ne s’oriente nullement vers cette perspective. Du coup d’ailleurs, ceux des dirigeants nationalistes qui, grâce à une certaine influence électorale, sont devenus des notables, mettent un bémol à la revendication de l’indépendance. Du coup, la position des indépendantistes sur la question de la prime de vie chère sert à la bourgeoisie tout court, c’est-à-dire essentiellement à la bourgeoisie française, et amène de l’eau au moulin des efforts de l’État français qui visent à faire des économies au détriment des salariés en métropole comme dans les DOM pour consacrer plus d’argent à la bourgeoisie.
La position des communistes révolutionnaires
Nous nous opposons à toute suppression de ce que les travailleurs ont gagné, quasiment toujours par la lutte. Nous sommes donc fermement opposés à la suppression de la prime de vie chère des fonctionnaires. Ce qui est injuste, ce n’est pas qu’ils la perçoivent, mais que l’ensemble des travailleurs et du public et du privé ne la touchent pas, et pas seulement dans les départements d’outre-mer mais aussi en métropole.
De plus, cette prime comme les autres devrait être intégrée au salaire et donc être comptée pour le calcul des pensions de retraite. Les gouvernements admettent que la vie est bien trop chère dans les DOM. Serait-elle alors miraculeusement moins chère pour ceux qui prennent leur retraite ?
À La Réunion, du 5 au 17 mars 1997, les fonctionnaires et des étudiants menèrent une grève ponctuée par de nombreuses manifestations pour s’opposer au projet du gouvernement de supprimer la prime de vie chère et l’index de correction dont bénéficient les fonctionnaires et assimilés. En 2009, les travailleurs des quatre DOM et une partie de la population se sont mobilisés contre la vie chère : cette « pwofitasyon » qui devait être répercutée sur un relèvement des salaires les plus bas, de 200 euros. Malgré cela, les gouvernements successifs sont revenus progressivement sur plusieurs acquis des travailleurs du secteur public. Après l’augmentation du nombre d’annuités pour l’obtention de la retraite, il est maintenant question pour son calcul de prendre en compte les dix meilleures années, au lieu des six derniers mois de salaire.
Comme on a pu le constater au cours des dernières décennies, tout recul dans le public est suivi d’un recul dans le privé, et inversement. Les travailleurs du secteur privé n’ont donc aucun intérêt, bien au contraire, à ce que les salaires des travailleurs de la fonction publique soient amputés. Quant à la prime dite de vie chère, le blocage des salaires et l’augmentation des prix font le nécessaire pour la rogner progressivement, ainsi que les suppressions drastiques de postes de fonctionnaires.
L’un des problèmes cruciaux qui se posent aux travailleurs aujourd’hui, c’est la baisse de leur pouvoir d’achat, de leurs revenus et de leur niveau de vie, dans tous les secteurs. C’est une grève générale de tous les travailleurs qu’il faudrait aujourd’hui dans les DOM et en métropole, pour un relèvement général et substantiel de tous les salaires, pour une véritable échelle mobile des salaires, c’est-à-dire indexer tous les salaires sur le coût de la vie avec effet rétroactif.
L’exemple que nous ont donné les fonctionnaires des années 1950 est qu’en se battant fort et jusqu’au bout, on peut obtenir gain de cause.
 



Sonjé: Il y a 145 ans, en mars 1871, la Commune de Paris, inventait la première forme concrète de pouvoir ouvrier (Lu dans Lutte Ouvrière)

« Le petit bourgeois social-démocrate a été récemment saisi d'une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l'air ? Regardez la Commune de Paris. C'était la dictature du prolétariat. »
(F. Engels)
« La Commune de Paris fut l'antithèse directe de l'Empire », écrivait Marx dès 1871 dans son livre La Guerre civile en France, texte dans lequel non seulement il rend hommage aux Communards « montés à l'assaut du ciel » mais dans lequel il analyse cette première révolution prolétarienne qui avait tenu le pouvoir pendant deux mois à Paris. Et, en dirigeant révolutionnaire qu'il était, il en tire toutes les conclusions politiques utiles aux combats futurs de la classe ouvrière.
Depuis 1852, la France était dominée par le second Empire de Napoléon III. Cet État dictatorial, corrompu jusqu'à la moelle, composé d'affairistes, d'arrivistes, d'escrocs, avait vu le jour parce que la bourgeoisie, terrorisée par l'insurrection ouvrière de juin 1848, s'était jetée dans les bras du premier aventurier galonné qui s'était présenté : Napoléon III. Le second Empire, tout en ôtant la direction politique directe de la société à la bourgeoisie, continua à servir avec zèle ses intérêts économiques et à développer son industrie, entraînant par là même le développement du prolétariat et la renaissance du mouvement ouvrier.
En 1864, à Londres, des militants ouvriers de différents pays européens avaient fondé la Première Internationale - première association internationale de l'histoire du mouvement ouvrier. Dans la France des années 1860, l'organisation des travailleurs, les luttes, les grèves connurent un véritable renouveau.
En 1870, face à la contestation grandissante, Napoléon III lança le pays dans une guerre contre la Prusse. L'incapacité, la gabegie et la corruption du pouvoir impérial menèrent à la défaite en quelques semaines. Les classes populaires parisiennes accueillirent l'annonce de la défaite et la capture de Napoléon III par les Prussiens en descendant dans la rue et en proclamant la République, le 4 septembre 1870. Les républicains bourgeois, dont l'opposition à l'Empire avait été bien timorée jusque-là, prirent la direction de cette nouvelle république. Au nom de la nécessité de la « défense nationale » - contre les Prussiens qui continuaient la guerre - ils formèrent un gouvernement dirigé par Adolphe Thiers. Mais loin de vouloir combattre l'invasion, cette république de la bourgeoisie n'eut qu'un objectif, dès sa naissance : désarmer les masses populaires qu'elle craignait plus que tout. L'insurrection ouvrière de 1848 n'avait guère plus de vingt ans et était dans toutes les mémoires. Et Paris concentrait alors des dizaines de milliers d'ouvriers du bâtiment et des travaux publics, de diverses industries en plein essor, toute une foule de petits artisans. Marx expliquait ainsi : « Cependant comment défendre Paris sans armer sa classe ouvrière, l'organiser en une force effective et instruire ses rangs par la guerre elle-même ? Mais Paris armé, c'était la révolution armée. Une victoire de Paris sur l'agresseur prussien aurait été une victoire de l'ouvrier français sur le capitaliste français et ses parasites d'État. Dans ce conflit entre le devoir national et l'intérêt de classe, le gouvernement de la défense nationale n'hésita pas un instant : il se changea en un gouvernement de la Défection nationale ».
Malgré l'attitude du gouvernement, durant les mois de guerre et de siège qui suivirent septembre 1870, les couches populaires parisiennes apprirent à agir collectivement, à s'organiser et à mesurer leurs forces. Des comités de vigilance furent formés dès septembre. La résistance face au siège prussien à partir d'octobre 1870, qui entraîna une famine dans la ville, attisa la flamme de la révolte. La Garde nationale, jusque-là milice armée de la petite bourgeoisie, à laquelle ne participaient que ceux qui pouvaient payer, fut ouverte aux hommes du peuple. Cette force populaire armée qui, malgré les vicissitudes de la famine et du siège, avait su imposer le respect aux armées prussiennes, devint l'âme de la révolte. Son Comité central élu gagna la confiance d'une grande partie des couches populaires parisiennes, ce qui en fit une sorte de direction politique. La bourgeoisie ne pouvait pas accepter que les classes populaires non seulement s'arment, mais s'organisent et choisissent leur propre commandement. L'affrontement entre la république bourgeoise et la classe ouvrière était de plus en plus à l'ordre du jour. À plusieurs reprises, le prolétariat, révolté par les lâchetés et les mensonges du gouvernement, le menaça.
Le 28 janvier 1871, la signature par le gouvernement de Thiers de l'armistice avec Bismarck accrut la colère populaire et accéléra le processus révolutionnaire. Il devenait indispensable et urgent pour le gouvernement de Thiers de désarmer Paris. Et quand le 18 mars les troupes de Thiers voulurent arracher ses canons au peuple parisien - canons qui avaient été en grande partie payés par des souscriptions populaires, malgré les affres de la famine - la révolte éclata. La troupe se rangea dans le camp des Parisiens révoltés, et fusilla sur-le-champ les généraux qui leur avaient ordonné de tirer sur la foule, composée en grande partie de femmes.
Le pouvoir politique, ainsi que tout ce que la ville comptait de riches, les bourgeois et leur clique, fuirent vers Versailles. Paris se retrouva aux mains des ouvriers et le pouvoir incomba à ceux que les masses populaires parisiennes considéraient comme leurs représentants : le Comité central de la Garde nationale. Le 26 mars suivant eurent lieu les élections de la Commune de Paris, qui devint le centre du pouvoir de la ville, sous le contrôle actif du prolétariat.
Avec la Commune de Paris, un nouveau type de pouvoir avait surgi de la lutte de classes elle-même. Le prolétariat faisait l'expérience, comme l'écrivit Marx, que « la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre telle quelle la machine de l'État et de la faire fonctionner pour son propre compte ». C'était la première, la plus grande et la plus importante des leçons de la Commune.
Ce n'est pas le fait d'avoir élu une municipalité qui constituait, en soi, en acte révolutionnaire. C'était le fait que le prolétariat armé imposait son influence, sa domination de classe sur la société, et transformait, par là même, le pouvoir. La Commune de Paris n'était pas un organe parlementaire, bavard mais impuissant comme la bourgeoisie en avait déjà tant produit dans son histoire. C'était un corps agissant, exécutif et législatif à la fois, permettant ainsi le contrôle actif, direct de la population. Les décisions étaient prises et appliquées directement par les exploités eux-mêmes. Pour une fois ce n'était pas les riches ou leurs commis qui imposaient leurs choix mais les gens du peuple.
La Garde nationale, regroupant la population armée, était déjà dans les faits l'antithèse de l'armée permanente ; la Commune alla plus loin en décrétant l'abolition de cette dernière. « Qui a du fer, a du pain ! », avait déjà compris Blanqui, quelque vingt ans plus tôt. En abolissant l'armée permanente et en forgeant un nouvel État appuyé non sur une force de répression spéciale mais sur la population en armes, la Commune renouait avec le cours de l'histoire révolutionnaire du prolétariat.
Tous les fonctionnaires de la Commune, désormais élus par la population, devenaient responsables devant elle et révocables à tout moment. Leurs rémunérations étaient égales aux salaires ouvriers. Ainsi les classes populaires prenaient le contrôle de la vie politique. La justice était rendue gratuitement. Et enfin, la Commune s'attaqua au poids spirituel de l'Église et proclama, bien avant les lois radicales de 1905, la séparation de l'Église et de l'État.
Durant ses soixante-douze jours d'existence, les mesures prises par la Commune furent déterminées par les intérêts des couches populaires. « Le peuple, disait la révolutionnaire Louise Michel, n'obtient que ce qu'il prend. » Le gouvernement que s'étaient donné les Parisiens, contrôlé par les travailleurs en armes, fit des choix et vota des textes qui exprimèrent son caractère de classe.
Les locataires furent défendus contre les propriétaires et les loyers impossibles à payer, suite à ces mois de guerre, furent reportés. Les logements vacants furent réquisitionnés pour les sans-abri. Les amendes qui grevaient les salaires ouvriers furent interdites, tout comme le travail de nuit des boulangers. Enfin, le 16 avril, la Commune décida de collectiviser les ateliers et magasins abandonnés par leurs propriétaires pour les faire fonctionner au bénéfice de la collectivité, sous la forme de coopératives gérées directement par les travailleurs. Pendant la Commune, la nécessité de survivre, pour les classes populaires, avait donné naissance aux premiers balbutiements de la collectivisation des moyens de production.
Comme l'a écrit Trotsky au sujet d'une autre période, « la révolution est avant tout l'irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées ». Comme dans toutes les périodes révolutionnaires, la conscience des travailleurs évoluait à toute vitesse, et les idées, les initiatives les plus révolutionnaires venaient des tréfonds de la population elle-même. Les aspirations socialistes s'exprimaient de toutes parts, comme dans cette déclaration d'une assemblée de femmes : « Pour nous autres, la plaie sociale qu'il faut d'abord fermer, c'est celle des patrons, qui exploitent l'ouvrier et s'enrichissent de ses sueurs. Plus de patrons qui considèrent l'ouvrier comme une machine de produit ! Que les travailleurs s'associent entre eux, qu'ils mettent leur labeur en commun et ils seront heureux. Un autre vice de la société actuelle, ce sont les riches qui ne font que bien boire et bien s'amuser, sans prendre aucune peine. Il faut les extirper, ainsi que les prêtres et les religieuses. Nous ne serons plus heureuses que lorsque nous n'aurons plus ni patrons, ni riches, ni prêtres. » Ou dans cette proclamation du 23 avril 1871, du syndicat des mécaniciens et métallurgistes : « Considérant, qu'avec la Commune, expression de la révolution du 18 mars, l'égalité ne doit pas être un vain mot, et que la lutte si vaillamment soutenue que nous nous voulons continuer jusqu'à l'extinction du dernier des cléricaux royalistes, a pour but notre émancipation économique, que ce résultat ne peut être obtenu que par l'association des travailleurs qui, seule, doit transformer notre condition de salariés en associés.
Déclarons donner à nos délégués les instructions générales suivantes : supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme, dernière forme de l'esclavage ; organiser le travail par associations solidaires à capital collectif et inaliénable. »
Portée par l'enthousiasme révolutionnaire des masses, leurs initiatives et leurs aspirations, la Commune se trouva à la pointe des idées de progrès. L'obscurantisme religieux fut combattu, les couvents fermés et les atrocités commises en leur sein dénoncées publiquement. Des débats eurent lieu pour inventer une nouvelle forme d'enseignement gratuit, populaire et laïc. La Commune affirma sa volonté de développer une formation professionnelle pour les filles, et d'ailleurs les femmes prirent une place active dans la révolution. La Commune officialisa l'union libre, conférant à la famille constituée hors mariage (concubins, enfants naturels) sa première reconnaissance légale. Enfin, la Commune bannit la prostitution considérée comme une forme de « l'exploitation commerciale de créatures humaines par d'autres créatures humaines ». Des idées de crèches pour garder les enfants, de cantines publiques virent le jour. La Commune rouvrit bibliothèques, musées et théâtres, et offrit pour la première fois aux classes populaires la possibilité d'assister à des concerts.
Les étrangers furent reconnus par la Commune comme membres de la grande famille ouvrière internationale. Quoi de plus révélateur que le fait que la Commune eût donné le commandement suprême de son armée à un sous-officier polonais ?
La Commune de Paris périt en mai 1871 sous les coups des troupes de Thiers alliées à celles de Bismarck. « L'internationale des classes possédantes » était entrée en action pour broyer cette première tentative d'émancipation ouvrière. La répression fit entre 20 000 et 40 000 morts. Les massacres de Communards, dont les cadavres jonchaient les rues, ne cessèrent que face au danger d'une épidémie de choléra. La violence de la répression fut à la hauteur de la peur que la bourgeoisie venait de connaître.
Cette révolution de la classe ouvrière parisienne, même écrasée, montrait la voie des révolutions futures. Lénine écrivit à propos de la Commune : « Marx ne se contenta (...) pas d'admirer l'héroïsme des Communards (...). Dans le mouvement révolutionnaire des masses, bien que celui-ci n'eût pas atteint son but, il voyait une expérience historique d'une portée immense, un certain pas en avant de la révolution prolétarienne universelle, un pas réel bien plus important que des centaines de programmes et de raisonnements. Analyser cette expérience, y puiser des leçons de tactique, s'en servir pour passer au crible sa théorie : telle est la tâche que Marx se fixa. » Depuis 1848, Marx et Engels affirmaient que, pour son émancipation, le prolétariat devait se transformer en classe dominante et prendre le pouvoir politique. Mais cela restait une perspective révolutionnaire et non une réalité tangible. Certes, Marx et Engels avaient tiré les conclusions politiques des révolutions passées, en particulier celle de 1848 : « Toute tentative de révolution en France devra consister à briser la machine bureaucratique et militaire. » Mais c'est la Commune de Paris qui montra pour la première fois comment la classe ouvrière pouvait briser l'appareil d'État bourgeois et forger son propre État au service de son émancipation. Par la suite, bien des militants socialistes se revendiquant du marxisme abandonnèrent ces idées sur l'État. Lénine, au contraire, en pleine effervescence révolutionnaire, en 1917, reprit ce drapeau dans son livre L'État et la révolution. Il poursuivait l'analyse de Marx et reprenait l'exemple de la Commune : « Ainsi, la Commune semblait avoir remplacé la machine d'État brisée en instituant une démocratie "simplement" plus complète : suppression de l'armée permanente, électivité et révocabilité de tous les fonctionnaires sans exception. Or, en réalité, ce "simplement" représente une œuvre gigantesque : le remplacement d'institutions par d'autres foncièrement différentes. C'est là justement un cas de "transformation de la quantité en qualité" : réalisée de cette façon, aussi pleinement et aussi méthodiquement qu'il est possible de le concevoir, la démocratie, de bourgeoise, devient prolétarienne ; d'État (= pouvoir spécial destiné à mater une classe déterminée), elle se transforme en quelque chose qui n'est plus, à proprement parler, un État. »
La Commune de Paris a nourri l'expérience du mouvement ouvrier international durant des décennies. C'est pour cela que son histoire constituait la base de la formation de tous les révolutionnaires du XXe siècle.
Si les révolutionnaires, en particulier les bolcheviks, étudièrent soigneusement cette première forme d'État ouvrier de l'histoire, ils tirèrent aussi toutes les leçons politiques de l'expérience de la Commune. Dans un texte de 1908 par exemple, Les Enseignements de la Commune, Lénine analysait ce qu'il nommait les erreurs de la Commune. D'une part, il expliquait que le fait de ne pas avoir exproprié la Banque de France revenait à s'arrêter à mi-chemin dans le combat social et économique contre les capitalistes et avait de fait favorisé la bourgeoisie. D'autre part, il mettait en garde le prolétariat contre les illusions romantiques et tirait toutes les conclusions de la violence de la répression versaillaise. « La deuxième faute fut la trop grande magnanimité du prolétariat. Au lieu d'exterminer ses ennemis, il chercha à exercer une influence morale sur eux, il négligea l'importance des actions purement militaires dans la guerre civile et, au lieu de couronner sa victoire à Paris par une offensive résolue sur Versailles, il temporisa et donna au gouvernement de Versailles le temps de rassembler les forces ténébreuses et de préparer la semaine sanglante de mai. » Mais, ajoutait-il, « malgré toutes ses fautes, la Commune est le modèle le plus grandiose du plus grandiose mouvement prolétarien du XIXe siècle ».
Lénine raisonnait en révolutionnaire et cherchait dans l'expérience du prolétariat, dans son histoire, des leçons pour vaincre demain. Ces analyses aidèrent les bolcheviks, en 1917, à prendre le pouvoir avec toute la résolution qui avait manqué aux Communards. La connaissance des événements de la Commune, des combats entre elle et les troupes versaillaises, servit pour mener la guerre civile en Russie jusqu'à la victoire.
La Commune, au moment de son 140e anniversaire, fait aujourd'hui l'objet de commémorations convenues, y compris du maire social-démocrate de la Ville de Paris. Les faux amis des travailleurs, ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui, peuvent louer la Commune parce qu'elle n'a pas vaincu, et qu'ils peuvent verser des larmes hypocrites sur les morts, les martyrs. Ces gens-là n'aiment les ouvriers que vaincus : ce sont les mêmes qui haïssent les prolétaires russes de 1917 qui, armés des leçons de la Commune, ont vaincu la bourgeoisie et ne se sont pas laissés massacrer.
Les espoirs des Communards, leurs rêves, comme leurs erreurs et leurs échecs, tout cela constitue l'héritage des communistes révolutionnaires, un héritage dont nous devons être fiers, que nous devons apprendre, comprendre et transmettre pour poursuivre le combat contre l'ordre capitaliste. Chaque jeune qui rejoint le camp de la classe ouvrière et les rangs des révolutionnaires doit garder à l'esprit la vaillance des Louise Michel, des Léo Frankel, des Eugène Varlin d'une part, mais surtout des milliers d'ouvriers anonymes qui ont combattu sur les barricades pour l'émancipation de leur classe. Comme il doit connaître et comprendre la haine de la bourgeoisie envers la Commune. Sans cette connaissance, nous ne pourrons jamais vaincre.
Alors le plus grand hommage à rendre aux Communards, aux combattants connus et inconnus, c'est d'apprendre de leurs luttes, d'apprendre de leurs actes et de leurs erreurs, et de continuer leur combat.
Nous reproduisons ci-dessous un texte écrit en 1911 pour le quarantième anniversaire de la Commune par Lénine, pour qui toutes les leçons de la Commune auront été indispensables au moment de la révolution russe de 1917.
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Lénine - À la mémoire de la Commune, 1911
Quarante ans se sont écoulés depuis la proclamation de la Commune de Paris. Selon la coutume, le prolétariat français a honoré par des meetings et des manifestations la mémoire des militants de la révolution du 18 mars 1871 ; à la fin de mai, il ira de nouveau déposer des couronnes sur la tombe des Communards fusillés, victimes de l'horrible « semaine sanglante » de mai et jurer une fois de plus de combattre sans relâche jusqu'au triomphe complet de leurs idées, jusqu'à la victoire totale de la cause qu'ils lui ont léguée.
Pourquoi le prolétariat, non seulement français, mais du monde entier, honore-t-il dans les hommes de la Commune de Paris ses précurseurs ? Et quel est l'héritage de la Commune ?
La Commune naquit spontanément ; personne ne l'avait consciemment et méthodiquement préparée. Une guerre malheureuse avec l'Allemagne ; les souffrances du siège ; le chômage du prolétariat et la ruine de la petite bourgeoisie ; l'indignation des masses contre les classes supérieures et les autorités qui avaient fait preuve d'une incapacité totale ; une fermentation confuse au sein de la classe ouvrière qui était mécontente de sa situation et aspirait à une autre organisation sociale ; la composition réactionnaire de l'Assemblée nationale qui faisait craindre pour la République, tous ces facteurs, et beaucoup d'autres, poussèrent la population de Paris à la révolution du 18 mars qui remit inopinément le pouvoir entre les mains de la Garde nationale, entre les mains de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie qui s'était rangée à son côté.
Ce fut un événement sans précédent dans l'histoire. Jusqu'alors, le pouvoir se trouvait ordinairement entre les mains des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, c'est-à-dire d'hommes de confiance à eux, constituant ce qu'on appelle le gouvernement. Mais après la révolution du 18 mars, lorsque le gouvernement de M. Thiers s'enfuit de Paris avec ses troupes, sa police et ses fonctionnaires, le peuple devint le maître de la situation et le pouvoir passa au prolétariat. Mais dans la société actuelle, le prolétariat, économiquement asservi par le capital, ne peut dominer politiquement s'il ne brise les chaînes qui le rivent au capital. Et voilà pourquoi le mouvement de la Commune devait inévitablement revêtir une couleur socialiste, c'est-à-dire chercher à renverser la domination de la bourgeoisie, la domination du capital, et à détruire les assises mêmes du régime social actuel.
Au début, ce mouvement fut extrêmement mêlé et confus. Y adhéraient des patriotes qui espéraient que la Commune reprendrait la guerre contre les Allemands et la mènerait à bonne fin. Il était soutenu par les petits commerçants menacés de ruine si le paiement des traites et des loyers n'était pas suspendu (ce que le gouvernement leur avait refusé, mais que la Commune leur accorda). Enfin, au début, il bénéficia même en partie de la sympathie des républicains bourgeois qui craignaient que l'Assemblée nationale réactionnaire (les « ruraux », les hobereaux sauvages) ne restaurât la monarchie. Mais dans ce mouvement, le rôle principal fut naturellement joué par les ouvriers (surtout par les artisans parisiens) parmi lesquels une active propagande socialiste avait été menée durant les dernières années du second Empire et dont beaucoup appartenaient même à l'Internationale.
Les ouvriers seuls restèrent fidèles jusqu'au bout à la Commune. Les républicains bourgeois et les petits bourgeois s'en détachèrent bientôt : les uns effrayés par le caractère prolétarien, socialiste et révolutionnaire du mouvement ; les autres lorsqu'ils le virent condamné à une défaite certaine. Seuls les prolétaires français soutinrent sans crainte et sans lassitude leur gouvernement ; seuls ils combattirent et moururent pour lui, c'est-à-dire pour l'émancipation de la classe ouvrière, pour un meilleur avenir de tous les travailleurs.
Abandonnée par ses alliés de la veille et dépourvue de tout appui, la Commune devait inéluctablement essuyer une défaite. Toute la bourgeoisie de la France, tous les grands propriétaires fonciers, toute la Bourse, tous les fabricants, tous les voleurs grands et petits, tous les exploiteurs se liguèrent contre elle. Cette coalition bourgeoise soutenue par Bismarck (qui libéra 100 000 prisonniers français pour réduire Paris) réussit à dresser les paysans ignorants et la petite bourgeoisie provinciale contre le prolétariat parisien et à enfermer la moitié de Paris dans un cercle de fer (l'autre moitié étant investie par l'armée allemande).
Dans certaines grandes villes de France (Marseille, Lyon, Saint-Etienne, Dijon et ailleurs), les ouvriers tentèrent également de s'emparer du pouvoir, de proclamer la Commune et d'aller secourir Paris, mais ces tentatives échouèrent rapidement. Et Paris, qui leva le premier le drapeau de l'insurrection prolétarienne, se trouva réduit à ses seules forces et voué à une perte certaine.
Pour qu'une révolution sociale puisse triompher, deux conditions au moins sont nécessaires : des forces productives hautement développées et un prolétariat bien préparé. Mais en 1871 ces deux conditions faisaient défaut. Le capitalisme français était encore peu développé et la France était surtout un pays de petite bourgeoisie (artisans, paysans, boutiquiers, etc.). Par ailleurs, il n'existait pas de parti ouvrier ; la classe ouvrière n'avait ni préparation ni long entraînement et dans sa masse, elle n'avait même pas une idée très claire de ses tâches et des moyens de les réaliser. Il n'y avait ni sérieuse organisation politique du prolétariat, ni syndicats ou associations coopératives de masse...
Mais ce qui manqua surtout à la Commune, c'est le temps, la possibilité de s'orienter et d'aborder la réalisation de son programme. Elle n'avait pas encore eu le temps de se mettre à l'œuvre que le gouvernement de Versailles, soutenu par toute la bourgeoisie, engageait les hostilités contre Paris. La Commune dut, avant tout, songer à se défendre. Et jusqu'à la fin, survenue entre les 21 et 28 mai, elle n'eut pas le temps de penser sérieusement à autre chose.
Au demeurant, malgré des conditions aussi défavorables, malgré la brièveté de son existence, la Commune réussit à prendre quelques mesures qui caractérisent suffisamment son véritable sens et ses buts. La Commune remplaça l'armée permanente, instrument aveugle des classes dominantes, par l'armement général du peuple ; elle proclama la séparation de l'Église et de l'État, supprima le budget des Cultes (c'est-à-dire l'entretien des curés par l'État), donna à l'instruction publique un caractère tout à fait laïque et par là même porta un coup sérieux aux gendarmes en soutane. Dans le domaine purement social, elle n'eut pas le temps de faire beaucoup de choses, mais le peu qu'elle fit montre avec suffisamment de clarté son caractère de gouvernement ouvrier, populaire : le travail de nuit dans les boulangeries fut interdit ; le système des amendes, ce vol légalisé des ouvriers, fut aboli ; enfin, la Commune rendit le fameux décret en vertu duquel toutes les fabriques, usines et ateliers abandonnés ou immobilisés par leurs propriétaires étaient remis aux associations ouvrières qui reprendraient la production. Et comme pour souligner son caractère de gouvernement authentiquement démocratique et prolétarien, la Commune décida que le traitement de tous les fonctionnaires de l'administration et du gouvernement ne devait pas dépasser le salaire normal d'un ouvrier et en aucun cas s'élever au-dessus de 6 000 francs par an.
Toutes ces mesures montraient assez clairement que la Commune s'avérait un danger mortel pour le vieux monde fondé sur l'asservissement et l'exploitation. Aussi la société bourgeoise ne put-elle dormir tranquille tant que le drapeau rouge du prolétariat flotta sur l'Hôtel de Ville de Paris. Et lorsque, enfin, les forces gouvernementales organisées réussirent à l'emporter sur les forces mal organisées de la révolution, les généraux bonapartistes, battus par les Allemands et courageux contre leurs compatriotes vaincus firent un carnage comme jamais Paris n'en avait vu. Près de 30 000 Parisiens furent massacrés par la soldatesque déchaînée, près de 45 000 furent arrêtés dont beaucoup devaient être exécutés par la suite ; des milliers furent envoyés au bagne ou déportés. Au total, Paris perdit environ 100 000 de ses fils et parmi eux les meilleurs ouvriers de toutes les professions.
La bourgeoisie était contente. « Maintenant, c'en est fait du socialisme, et pour longtemps ! », disait son chef, le nabot sanguinaire Thiers, après le bain de sang qu'avec ses généraux il venait d'offrir au prolétariat parisien. Mais ces corbeaux bourgeois croassaient à tort. À peine six ans après l'écrasement de la Commune, alors que nombre de ses combattants croupissaient encore au bagne ou languissaient en exil, le mouvement ouvrier renaissait déjà en France. La nouvelle génération socialiste, enrichie par l'expérience de ses aînés et nullement découragée par leur défaite, releva le drapeau tombé des mains des combattants de la Commune et le porta en avant avec assurance et intrépidité aux cris de « Vive la révolution sociale ! Vive la Commune ! ». Et quelques années plus tard, le nouveau parti ouvrier et l'agitation qu'il avait déclenchée dans le pays obligeaient les classes dominantes à remettre en liberté les Communards restés aux mains du gouvernement.
Le souvenir des combattants de la Commune n'est pas seulement vénéré par les ouvriers français, il l'est par le prolétariat du monde entier. Car la Commune lutta non point pour quelque objectif local ou étroitement national, mais pour l'affranchissement de toute l'humanité laborieuse, de tous les humiliés, de tous les offensés. Combattante d'avant-garde de la révolution sociale, la Commune s'acquit des sympathies partout où le prolétariat souffre et lutte. Le tableau de sa vie et de sa mort, l'image du gouvernement ouvrier qui prit et garda pendant plus de deux mois la capitale du monde, le spectacle de la lutte héroïque du prolétariat et de ses souffrances après la défaite, tout cela a enflammé l'esprit de millions d'ouvriers, fait renaître leurs espoirs et gagné leur sympathie au socialisme. Le grondement des canons de Paris a tiré de leur profond sommeil les couches les plus arriérées du prolétariat et donné partout une impulsion nouvelle à la propagande révolutionnaire socialiste. C'est pourquoi l'œuvre de la Commune n'est pas morte ; elle vit jusqu'à présent en chacun de nous.
La cause de la Commune est celle de la révolution sociale, celle de l'émancipation politique et économique totale des travailleurs, celle du prolétariat mondial. Et en ce sens, elle est immortelle.
Vladimir Lénine



SONJE : Le 24 mars 1961. La fusillade du Lamentin : trois tués, une vingtaine de blessés.

La grève a commencé fin février. Les ouvriers de la canne ont cessé le travail à l’appel de l’Union départementale des syndicats CGT. C’est le début de la campagne sucrière et ils revendiquent une augmentation de salaire. Les patrons ont refusé  et pour les obliger à travailler, sont allés jusqu’à faire pression sur les boutiques des habitations pour qu’elles cessent de faire crédit à ces travailleurs très démunis et déjà très endettés.
Dans la tradition de la grève marchante, les ouvriers se déplacent d’habitation en habitation pour débaucher ceux qui n’ont toujours pas rejoint le mouvement. Ils parcourent ainsi les régions de Trinité, du Robert, du François. A la Manzo, le 21 mars, cinquante gendarmes avec trois automitrailleuses ont encerclés une centaine d’entre d’eux et en ont interpellé une quarantaine, pour assurer, disent-ils, « la liberté du travail ».
Le 24 mars, deux grévistes sont arrêtés, il s’agit de KITIE Boniface et de MAJESTE Théodore.
Sitôt informés, plus de trois cent travailleurs se rassemblent dans la cour de la cantine du bourg du Lamentin pour exiger leur libération. Plusieurs personnalités dont Victor LAMON, secrétaire général de l’Union Départementale CGT et Georges GRATIANT, maire communiste du Lamentin interviennent auprès des autorités pour obtenir la libération des ouvriers.
Dans l’après-midi, une jeep traverse en trombe le bourg pour se diriger ensuite vers la rue Hardy de Saint Omer. A son bord, Roger AUBERY, un des plus riches békés de la Martinique, ce dernier nargue la foule des travailleurs en pleine réunion. La colère des ouvriers va vite déborder le cadre de la cour de la cantine communale et la jeep d’Aubéry sera rapidement renversée ; on y découvrira des armes cachés sous le siège avant du véhicule.
AUBERY, paniqué, trouve refuge dans une maison voisine ce à quoi il doit la vie sauf, car les manifestants de plus en plus nombreux empêchaient sa sortie de la maison du particulier  mécontents d’une part qu’il s’agissait d’Aubéry, l’un de leurs exploiteurs en chef mais aussi rongé par l’impatience de voir libérer leurs camarades retenus au commissariat, pour lesquels Georges GRATIANT avait obtenue du procureur de la république qu’ils soient remis en liberté !
C’est alors que ordre est donné aux gendarmes de tirer sur la foule.
LAURENCINE Alexandre et VALIDE Edouard sont tués dont un d’une balle dans le dos .Deux jeunes ouvriers agricoles de vingt-et-un et vingt-six ans. Tous deux travaillaient sur l’habitation Roches Carrés. MARIE-CALIXTE Suzanne, elle, est abattue alors qu’elle sort de l’église; elle était couturière et avait vingt-quatre ans…… Par la suite ont appris que ce soir de couvre-feu, les forces de police avaient fait une vingtaine de victimes.
Finalement, les deux ouvriers arrêtés, KITIE Boniface et MAJESTE Théodore ont été libérés en fin de journée, c’est ainsi que le climat de souffre laissa place au calme qui est revenu progressivement dans le bourg du Lamentin.
Le lendemain, au cimetière du bourg une foule considérable se rassemble pour les obsèques de LAURENCINE Alexandre et VALIDE Edouard et MARIE-CALIXTE Suzanne. Devant les trois cercueils, Georges GRATIANT, maire du Lamentin, prononce un long discours dont la poésie restitue la peine, l’indignation et la colère de tous. Il dira ainsi : «Qui veut du pain aura du plomb ». Le ministre des armées poursuivra son auteur pour injure et diffamation à l’égard de l’armée.
(voir rubrique « sonjé » : SUR TROIS TOMBES)
De son côté, le préfet invoque la légitime défense des gendarmes pour justifier la répression sanglante. Pour lui, les responsables des morts et des blessés sont « une poignée d’agitateurs », des « syndicats minoritaires ». Embarrassé qu’il est à ne pouvoir rétablir l’ordre. Mais il est dans le rôle que l’Etat lui demande d’assurer; alors il promet aux travailleurs agricoles une augmentation de 4% des salaires auxquelles s’ajouteraient  de vagues « satisfactions substantielles ».
Pourtant la grève se poursuit, soutenue par les actions de solidarité, manifestations et débrayages, des autres catégories de travailleurs. Elle se terminera au mois d’avril. Lors des négociations, les grévistes, soutenus  par l’Union départementale des syndicats CGT, obtiendront 8% d’augmentation de salaire. Le courage et la ténacité ont payé.
Pour les patrons, l’important en ce début d’avril, c’est la récolte de la canne. Il faut donc que les ouvriers agricoles reprennent le travail, même au prix de l’augmentation de salaire qui leur a été refusée.
Mais ni patrons, ni salariés n’oublieront qu’ils ont vécu pendant quelques semaines de « grève marchante » un face à face direct, égalitaire, hors des habitations; les règles qui régissent la vie et le travail sur l’habitation assurent habituellement la toute-puissance des patrons et l’exploitation des travailleurs. Pendant ces quelques jours, elles n’ont plus eu cours.
Et ce n’est pas la provocation d’AUBERY qui a permis de lui restituer son pouvoir de patron; au contraire, elle a montré que ce pouvoir a besoin de la répression d’Etat pour se maintenir face à la détermination des travailleurs en lutte.
 

05-03-2016



Décembre 1959, la violence coloniale en action.

Le 20 décembre 1959, à 20 heures, sur la Savane à Fort-de-France, un incident de circulation entre un automobiliste français, blanc, et un cyclomotoriste martiniquais, noir, provoqua un attroupement. De l'hôtel de l'Europe (maintenant hôtel Lafayette), un CRS en civil passa un coup de téléphone et arriva une patrouille de ses collègues. Les CRS - tous blancs - intervinrent contre la foule mais celle-ci ne recula pas. Les CRS reçurent des renforts puis se retirèrent finalement en tirant des coups de feu en l'air. Le lendemain, lundi 21, l'atmosphère était lourde à Fort-de-France.
Le soir, des groupes venus en grande partie des quartiers populaires affrontèrent gendarmes et policiers. Ces derniers tirèrent. Il y eut des blessés et deux morts : Edmond Eloi dit Rosile (20 ans), rue Villaret-Joyeuse derrière l'Olympia, et Christian Marajo (15 ans), rue Ernest Renan, aujourd'hui rue Moreau de Jones. Les manifestants édifièrent des barrages de rue et attaquèrent des bâtiments symboles du pouvoir colonial et policier.
Deux commissariats de police furent dévastés, des perceptions aussi. Le mardi 22, le jeune Julien Betzi (19 ans), fut tué place Stalingrad, actuellement place François Mitterrand. L’administration coloniale envoya sa soldatesque pour faire cesser l’émeute.
Surpris, les partis politiques, les syndicats, les organisations maçonniques et religieuses, toutes les forces structurées de la Martinique appellent au calme, à partir du mardi 22. Lors d'une session extraordinaire (jeudi 24 décembre), le Conseil Général unanime réclame :
-le retrait immédiat des CRS et des éléments racistes indésirables,
-une série de mesures socio-économiques, comme la réduction des impôts, la création d'une caisse de secours pour les chômeurs, l'extension de la Sécurité Sociale, l'application intégrale des prestations et allocations familiales.
-une évolution statutaire « en vue d'obtenir une plus grande participation à la gestion des affaires martiniquaises », etc….
 
A ces revendications, l'état colonial répond par:
-une ordonnance scélérate du 15 octobre 1960 qui permet au préfet de muter en France tout fonctionnaire « dont le comportement est de nature à troubler l'ordre public ».
-l’implantation de gendarmeries sur les axes routiers les plus importants.
-le plan Némo avec son SMA (Service Militaire Adapté -1960) qui, sous couvert de formation professionnelle, éloigne les soldats martiniquais (en Décembre 59, ils ont sympathisé avec les manifestants).
 
-l'exil de milliers de jeunes par le BUMIDOM (Bureau des Migrations des Départements d'Outre-Mer -1963).
 
La révolte de la jeunesse et d'une fraction de la population s'expliquait par l'extrême pauvreté qui régnait alors dans l'île. Le manque d'eau, d'électricité dans les maisons, le manque d'hygiène, de soins, étaient criants. Les maladies tropicales étaient légion. La situation était alors comparable à celle de bien des pays d'Afrique. Les rapports entre la métropole coloniale et l'île étaient toujours empreints d'un grand mépris. Le racisme et les discriminations raciales à l'égard de la population noire imprégnaient tout le tissu social et pourrissaient les relations humaines.
 
Il faut noter qu'aujourd'hui, en grande partie grâce aux luttes des travailleurs, la situation a beaucoup changé en mieux même si des séquelles coloniales demeurent encore. "Décembre 59" demeure néanmoins dans la mémoire collective comme un sursaut de la population et des jeunesses noires contre l'oppression coloniale, et une révolte qu'elle paya de trois morts et de nombreux blessés.
 



Sonjé 1870 : « LE SUD REBELLE. Epopée » de Henri CORBIN

Henri CORBIN est un de nos plus grands poètes. Il est né en Guadeloupe, il y a 84 ans. Orphelin très tôt, il a vécu en Martinique où il a enseigné mais aussi au Venezuela et à Saint-Domingue. Il est mort le 11 avril 2015 en Martinique .
 
Il était Imprégné  de culture caribéenne et latino-américaine – il a publié surtout au Venezuela.    Il était peu connu chez nous.
 
Pourtant, en 1987, « LE SUD REBELLE » a obtenu le premier Prix Frantz Fanon attribué ensemble par la Bibliothèque municipale de Rivière Pilote et le Cercle Frantz Fanon.  Et en 2005, Henri CORBIN a reçu le Prix Carbet de la Caraïbe pour l’ensemble de son œuvre. Une œuvre diverse, pénétrée de la douceur et du bonheur de vivre comme de la brutalité de mourir au combat pour la liberté.
 
« LE SUD REBELLE » est un long poème qui nous raconte l’Insurrection du Sud. A ses héros oubliés, méconnus, méprisés, le poète  restitue leur grandeur, leur courage, leur dignité et dévoile au fil des mots, des vers, un des chemins de liberté de notre peuple.
 
 Par-delà la connaissance historique , sa poésie  fait vibrer  en nous les émotions, les sentiments, les colères,  les déchirements et les joies de ces femmes et de ces hommes  et  nous permet aujourd’hui de les retrouver dans leur chair, de reconnaître comme  nos sœurs et nos frères , eux  qui ont combattu, souvent jusqu’à la mort, ceux qui les exploitaient et leur déniaient la liberté .
 
 Tant que nous lisons, récitons, chantons  leurs œuvres, les poètes ne meurent pas.  C’est aujourd’hui à nous, militants  pour la libération des travailleurs martiniquais,  de garder vivant Henri CORBIN, poète de solidarité et de combat.
 
 Voici donc trois  extraits pour donner le désir d’en lire davantage.
 
1° … «de ceux-là notre chant chantera l’aventure ».
 
« Ceux que nous avons longtemps ignorés
pour s’être confondus avec la pierre et l’ombre.
 
Ceux dont les noms dangereusement stellaires
furent engloutis, noyés à dessein,
comme formes honteuses, brasiers perfides,
marrons sans foi ni loi.
 
Ceux qui, comme phares indomptables,
refusèrent l’injustice la misère,
la honte de la couleur méprisée,
La loi moribonde, l’impérial bâillon.
 
Ceux qui, solennels comme une marche d’étoiles
ouvrirent de leurs mains le feuillages de la terre,
gagnant pas à pas sur le cercle nocturne :
de ceux-là notre chant chantera l’aventure.(….) 
 
Ceux qui tranchèrent du fil de leurs machettes,
exposés à l’inégalité des balles meurtrières.
ceux qui rirent comme l’arbre vert,
pleurèrent, creusés par la même larme.
ceux qui perdirent sous une lune inquiétante
le va-et-vient de la vie
                              le va-et-vient de l ’amour :
De ceux-là surtout notre chant
                                                 chantera l’aventure . (…)
 
 
 
2° « des chefs se dressèrent, généraux de fortune »
 
Tout d’abord Louis Telgard, de la trempe des grands capitaines,
fit sonner la voix sourde du tambour,
souffler nuitamment dans la conque rebelle.
C’est lui qui alluma la torche des jours sombres,
rassemblant sur leurs montures les cavaliers rapides
égaillés aux quatre coins de l’espace.
 
Voici Eugène Lacaille, patriarche d’âge
mais preste et vert, instigateur du partage des terres
grand sorcier, passe-muraille.
Sous leur conduite à tous deux
des milliers d’insurgés offrent leurs vies,
convergent
                   se confondent
                                         comme des affluents grêles
                                         se perdant dans un fleuve unique et fort.(…)
Parmi les insurgés
                              convergent aussi les femmes,
des femmes admirables accompagnant l’espoir.
C’est la lumineuse Lumina Sophie, dite Belle
                                                                      Surprise,
couturière de dix-huit ans.
C’est Rosalie Soleil splendide uniquement
par le vocable de son nom,
mais immergée dans un enfer insensée .(…)
C’est toutes celles qui n’avaient ni visages amis,
ni mains secourables, ni miroirs entourés de ciselures.  
C’est la mère, c’est la fille, c’est la petite fille,
c’est la fiancée parée d’ibiscus, de roses,
que l’on a vu hier encore avec le sourire
et qui aujourd’hui brandit, le coutelas, la lance,
                                                                      le bambou.
 
 
 
3° Et la finale….
 
Et sur cette défaite,
S’achève mon chant
                                      Avec ses grandes ailes de pluie
                                      Avec ses grandes ailes de tristesse
Mon chant rauque, hirsute et dur
Où la force se conjugue
et les cercles se ferment,
mon chant au mille et mille souffles de chemin,
baisers de galets
                             d’étoiles
                                             et de glèbe forte
mon chant qui rétablit
                                       En marge de l’orage
                                       Une note forte
                                                                Une note juste.
Ajoutez-y ce que vous voudrez
toutes les langues assassines
de feu entortillés,
tous les mensonges qui furent des bourgeois la pâture,
toutes les injustes sentences
redonnant à la fortune troublée
une rumeur de lumière, un regain de sûreté.
tolérez l’encre des plumes fausses,
leurs morsures sales
                             leur calligraphie rugueuse
                                                                            leur trompe l’œil
car on a beau cacher les effets,
rapetisser les mobiles,
n’importe, le Sud Rebelle agrippé à ses vagues
illumine
              de son ampleur
                                         notre présent de peuple qui s’obstine . »
 
 
 
                                                             Extraits de «  Le Sud rebelle . Epopée » de Henri CORBIN ,
                                                             Ed. La CEIBA, Caracas 1990, 138 pages .
 
 
 
                                                                                                           MC Permal



Sonjé septanm 1870

Du 22 au 30 septembre 1870 . Six jours pour vivre debout et mourir vaincus . Six jours pour semer la terreur et s'incliner .Six jours pour la victoire et la défaite …Le trente décembre, les troupes coloniales viennent à bout des révoltés : massacres, emprisonnement, déportation, exécutions...Les autorités coloniales n'ont pas lésiné sur les moyens de répression.
Non ,la révolte de 1870 n'est pas une parenthèse malheureuse dans notre histoire que l'histoire officielle enseignée ignore. Depuis les origines de notre histoire chacune de nos luttes – victorieuse ou non - a participé au processus par lequel notre société s' organise et a crée son propre développement historique.
Non il n'est pas inutile d'y penser, d'essayer de comprendre, de se remémorer l'INSURRECTION DU SUD.
C'est de notre devoir de militant martiniquais anti-capitaliste et anti-colonialiste d'apprendre de renouer le fil interrompu de notre véritable histoire , en révéler le sens en cherchant à savoir de qui nous sommes les héritiers . Quelle lueur donne à nos luttes d'aujourd'hui cette étincelle tragique ?


L'INSURECTION DU SUD : lutte contre le racisme, lutte des classes, lutte pour le contrôle de la société martiniquaise . Ces trois niveaux sont étroitement imbriqués dans le combat global contre l'exploitation et pour la libération .


L a lutte contre le racisme, c'est d'abord celle du LUBIN c'est-à-dire un action individuelle. Le 18 février 1870, ce jeune homme noir refuse le passage et le salut à deux hommes blancs ; l'un d'eux le jette à bas de son cheval et lui inflige une volée de coups de cravache « pour lui apprendre à respecter les blancs ».Sa plainte est classée sans suite. Plus tard, il prend sa revanche et administre le même traitement à son agresseur . Il est condamné au bagne pour crime...
Depuis 1848, il n'y a plus ni maître, ni esclave aux Antilles françaises . Tous, noirs et blancs sont libres et égaux en droit . Pourtant, nous avons là deux hommes libres .Aucun lien de subordination entre eux. Responsables l'un et l'autre d'actions violentes l'un envers l'autre . L'un échappe à tout jugement, l'autre est lourdement condamné .
L'homme blanc a exigé la reconnaissance de la suprématie blanche . Les autorités coloniales et le système judiciaire se sont mis à son service .
L'autre, l'homme noir, se défend et par là même remet en cause la domination blanche .Il rend manifeste sa liberté . Il exige reconnaissance de sa dignité d'être humain . Il répond à l'arrogance du blanc par l'arrogance du noir ; Sa vengeance le place d'emblée sur le terrain de l'égalité . Il se fait justice lui-même puisque le système judiciaire colonial lui refuse la justice . Il témoigne ainsi pour toutes les femmes noires,pour tous les hommes noirs de la légitimité de sa liberté d'homme noir.


La lutte des classes s'actualise quand cette résistance individuelle trouve un écho parmi ceux qui s'identifient à Lubin ; ils sont le peuple des bourgs et des campagnes . Hommes et femmes noirs, ouvriers agricoles, d'usines, petits paysans, petits artisans,ils connaissent quotidiennement le racisme, l'exploitation, l'humiliation et la misère .
Mais ils vont plus loin que Lubin . Leur résistance se radicalise dans une flambée de violence et d'espoir, grande fête radicale féroce et libératrice .
Ils quittent leur lieu de travail , envahissent les bourgs, incendient, dévastent ou les habitations . Ils répandent la terreur parmi les possédants .Ils remettent en question la domination de la grande bourgeoisie blanche et «de couleur» ,propriétaires de habitations, des usines et qui sont leurs patrons.


Enfin, leur combat a le sens d'une lutte pour le contrôle de la société . Pendant moins de six jours, les insurgés contrôlent tout le sud du pays, ils en sont les maîtres de fait .
De quels projets étaient-ils porteurs ? Ils n'ont fait aucun compte-rendu de réunion et encore moins de programme politique . Mais par leurs actes, en contestant l'ordre établi, ils ont inscrit leur révolte dans une vision nouvelle de l'avenir . Vision dont nous pouvons avoir un très petit aperçu à travers deux faits : 1) l'occupation de l'habitation où il y eu un commencement d' organisation collective de la terre et de la production . Le temps a manqué.
2)Leurs leaders, LACAILLE et TELGA ,auraient proclamé la République Martiniquaise . L'exemple de HAÏTI n'est pas loin et la prise du pouvoir sur le pays aurait été dans la logique d'une victoire.


Les insurgés avaient un drapeau – trois couleurs : noir, rouge,vert. Ce fut un signe de ralliement dès le début de l'insurrection et il continue de l'être aujourd'hui ; ses couleurs ont flotté en tête de nos manifs en février 2009 . Il est émouvant de penser qu'elles relient nos aspirations de Martiniquaises et de Martiniquais du XXIème siècle à la grande insurrection vaincue de 1870 .




Races, classes,nation : l'INSURRECTION DU SUD a posé la problématique qui lie ces trois idées . Il nous appartient à nous anti-colonialistes et anti-capitalistes d'aujourd'hui de la résoudre .










SUR TROIS TOMBES
(Georges GRATIANT)

Discours prononcé par Georges GRATIANT, maire du Lamentin, aux obsèques de :
- Suzanne Eulalie MARIE-CALIXTE, 24 ans, couturière, quartier "Floride" ;
- Marcelin Alexandre LAURENCINE, 21 ans, ouvrier agricole à "Roches Carrées" ;
- Edouard VALIDE, 26 ans, ouvrier agricole à "Roches Carrées", tués au Lamentin, le vendredi 24 mars 1961, par les forces de répression.
 
 Au nom de l'ordre et de la force publique, au nom de l'autorité qui nous régente, au nom de la loi et au nom de la France, une poignée d'assassins en armes vient de creuser trois tombes, d'un coup, dans notre sol Lamentinois.
 Crime plein de lâcheté et plein d'horreur !
 Crime policier, crime raciste, crime politique ; policier, certes, parce que pas une main civile n'a commis, en cette nuit du vendredi 24 mars 1961, le moindre geste meurtrier ; crime raciste, certes,  même quand les valets de notre sang, de notre race, au service à la fois de la force et de l'argent, trahissent leur sang, trahissent leur race, pour se faire vils et dociles assassins ; crime politique, certes, parce qu’il fut organisé pour et par les forces d'oppression capitalistes et colonialistes et qu’il s’est commis au grand détriment de familles ouvrières des plus humbles mais des plus dignes.
Vingt et un blessés et trois cadavres, voici le bilan de cette nuit tragique, de ces minutes de rage policière.
Nous mesurons alors tout le poids du mépris des meurtriers en uniformes et nous savons aujourd'hui, encore mieux qu'hier, le peu de poids que pèsent dans la balance de l'Etat français, les vies humaines, lorsque ces vies-là sont celles des nègres de chez nous.
 Le plus féroce des meurtriers, fût-il fusil au poing, mitraillette au côté, chasse de la voix le chien qui, devant sa porte approche, pour l'avertir des sévices qu'il encourt.
Ici, les assassins officiels - sans crier gare - couchent sur le sol, en deux salves sanglantes, des hommes, des femmes, qui ont commis la faute de ne pas être contents d'avoir été si longtemps trompés, abusés, exploités.
Qui veut du pain aura du plomb
 Au nom de la loi, au nom de la force, au nom de la France,
An nom de la force de la loi qui vient de France ;
Pour nous le pain n'est qu'un droit,
Pour eux le plomb c'est un devoir,
Et dans l'histoire des peuples noirs,
Toujours a tort qui veut du pain
Et a raison qui donne du plomb.
 Ainsi vont les choses pour nous, les noirs.
De mal en pis elles vont les choses.
Pour que les cris des peuples noirs,
Ceux de l'Afrique, ceux du Congo,
Ceux de Cayenne et ceux d'ici,
Ne puissent s'unir en une seule voix dont les échos feront un jour éclater l'avenir en gros morceaux de joie, de tendresse et d'amour, feront s'évaporer la haine, la domination et la servilité,
Feront pleuvoir du bonheur pour les pauvres.
Pour que les échos de cette immense voix des travailleurs de toutes les races, unis, égaux en droit, ne puisse résonner à l'unisson,  on l'étrangle, on enferme et l'on tue.
Dans les lambeaux de quel drapeau vont se cacher, pour palpiter, les principes humains de la morale Française ?
 Sous les plis de quelle bannière va se tapir la charité chrétienne ?
Répondez, citoyens, camarades, répondez, vous que le plomb  tient aux entrailles et qui raillez à l'hôpital.
Répondez-vous que les balles assassines ont couché dans le silence.
Répondez vous trois qui avez passé vos brèves années dans le culte du travail et de Dieu.
Répondez-moi, Suzanne MARIE-CALIXTE, belle et forte camarade, toi qui pendant tes 24 années passées sur terre, as cultivé l'amour de ta mère et de ta grand-mère, l'amour des tiens, l'amour de Dieu, de tes prochains.
Dis-moi quelle dernière prière tu venais d'adresser à ton Seigneur dans son église que tu quittais à peine, quand les gendarmes firent entrer la mort par un grand trou dans ton aisselle, à coups de mitrailleuse.
Et si ton Dieu t'accueille au ciel, tu lui diras comment les choses se sont passées.
Tu lui diras qu'Alexandre LAURENCINE, ici présent avait seulement
 vingt et un ans,
Qu'il s'est couché sur le pavé et que c'est là, face contre terre qu'il fut tiré et qu'il fut tué, déjà couché, prêt au tombeau ; tu lui diras que son papa s'était baissé pour l'embrasser et qu'à la main il fut blessé ; tu lui diras, jeune fille, qu'Edouard VALIDE garçon tranquille de vingt six ans, donnait le dos aux assaillants, et qu'à la nuque il fut atteint et que sa tête, de part en part, fut traversée ; tu lui diras que les Français forment ici une gestapo qui assassine dans le dos, au nom de la loi, au nom de la force, au nom de l'ordre, au nom de la France, au nom de l'ordre qui vient de France,
Vous trois, amis, dont la police et la gendarmerie ont cru utile et agréable d'ouvrir les tombes à coups de fusils,
Vous trois dont les mains étaient vides comme vos poches  et votre ventre,
Vous trois dont la tête était pleine de tracasseries et de soucis, de manque d'argent et de malheur,
Vous trois dont le coeur était plein d'espoir et d'amour,
Sachez que votre sang a fécondé le sol de votre ville pour que lèvent des milliers de bras qui sauront un jour honorer votre martyre, dans la paix, dans la raison et dans la liberté.
 
Vos noms rejoignent glorieusement ceux du François de 1900, ceux du Carbet de 48.
Et tous ceux qui, pour les mêmes raisons sont les victimes du plus fort et de la trahison.
Au nom de l'Edilité de votre ville, au nom de tout un peuple de  travailleurs, je m'incline avec piété devant vos trois cercueils et je salue  affectueusement vos familles dans la douleur.
Puisse votre avenir illuminer nos luttes à venir, qui seront dures, certes - ici, vos bières nous l'indiquent à suffire - mais qui seront nos luttes, assurément, victorieuses.
 
Car, nous sommes tous avec vous trois par votre sang, par notre honneur, liés, pour la raison contre la trahison, dans le courage contre la lâcheté, dans l'amour contre la haine, pour la liberté contre la servilité, pour la fraternité des peuples contre le racisme, pour la paix et le bonheur universels, contre l'égoïsme cruel de quelques-uns.
 
FIERS ET CHERS CAMARADES, ADIEU !



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